Posted by Alexandra Giroux

Les revues : du support papier au support numérique

Suite à l’arrivée des nouveaux médias tels que la télévision ou Internet, les revues ont dû se redéfinir et envisager des stratégies d’innovation pour avoir encore une place dans l’Espace Public. Actuellement, l’édition d’un texte peut être réalisée sur un support papier mais aussi sur un support numérique. Ce dernier support est actuellement de plus en plus favorisé, et cela, pour trois raisons : l’accroissement de l’utilisation d’Internet, l’augmentation du prix des revues papier et le désir des auteurs de pouvoir publier simplement. Remue.net, Cybergéo ou encore EspacesTemps.net sont quelques avatars des nombreuses publications disponibles en ligne. Ces revues ont le choix entre deux stratégie éditoriales : soit elles décident de se démarquer totalement de leurs aînées soit elle décident au contraire de s’en rapprocher. Cinq schémas peuvent alors être adoptés : la publication intégrale et immédiate, la mise en ligne différée, le développement d’éditions spécifiquement électroniques, la mise en ligne comme valeur ajoutée ou la mise en ligne patrimoniale.

Quelle que soit la solution choisie, le résultat est le similaire, en l’occurrence des documents deviennent  disponibles très rapidement, partout dans le monde. Mais faut-il considérer ce nouvel outil comme un risque qui menace notre liberté d’écrire, de penser et de réfléchir ? Ou bien au contraire faut-il y voir un pas de plus vers l’utopie borgesienne de la bibliothèque de Babel, vers une bibliothèque d’Alexandrie contenant tous les textes jamais écrits, tous les livres jamais publiés ? Les revues en ligne sont assez récentes dans l’histoire des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Nous devons donc nous les approprier et savoir en tirer tout ce qu’elles peuvent nous offrir. Des travaux sur ce sujet datant de bien avant l’an 2000 montrent que dès cette période, le potentiel de ces publications sur Internet était pressenti. Chaque jours, les pratiques évoluent, se redéfinissent et nous sommes arrivés à un stade où nous sommes prêts à lire des revues en ligne.

Ces publications électroniques sont tout d’abord l’occasion de suppléer un manque du côté du papier. Le déclin des revues dites « traditionnelles », en France, qui s’est accéléré au milieu des années soixante-dix, à l’époque où la télévision faisait son entrée massive dans les foyers, tient en partie à son mode de diffusion. Alors que les moyens d’information audiovisuelle sont à portée de la main, il faut sortir pour aller acheter le journal ou attendre, si l’on est abonné, la tournée du facteur. La revue en ligne change la donne car elle est accessible directement sur un ordinateur, depuis chez soi, pour peu que l’on ait une connection à Internet. Certains noteront le problème de la dépendance à la technique mais elle est à relativiser. Lire une revue en ligne dans un train est déjà possible pour les utilisateurs qui peuvent connecter leur ordinateur sur leur téléphone mobile. Dans quelques années, il est fort probable que le wifi par satellite devienne le mode de connection le plus utilisé. Ainsi, si l’on écarte les éventuelles pannes, il serait possible de se connecter quasiment partout et à tout heure, et accéder ainsi à une information de manière très facile, pour peu que l’ont ait accès à une prise de courant ou que son ordinateur ait une batterie.

Pierre Bourdieu, pour parler de l’édition qui vise la rentabilité immédiate, recherche les gros tirages, d’une durée de vie éphémère, utilise l’expression de « champ de la grande production ». Il s’agit donc de s’interroger sur la possibilité pour cette dernière de laisser de la place au « champ de production restreinte » qui édite des ouvrages à faible rotation, conçu pour le long terme et pour un public souvent spécialisé. Les revues en ligne sont une tactique au sein de la stratégie éditoriale. Si les rayons des libraires sont plein à craquer, si les subventions sont difficiles à obtenir, si communiquer  équivaut pour un noyé à tenter de sortir la tête de l’eau, alors l’édition en ligne peut être une solution. Reste à s’interroger sur les conséquences de ce changement éditorial, à commencer par l’impact que cela pourra avoir sur le type de lectorat.

L’arrivée de ce nouveau type de publication provoque des bouleversements envers ceux qui avaient avant uniquement contact papier. Le libraire aura moins de revues perdues dans les rayons, sous les nouveautés. Le journaliste aura un accès facilité à l’information. L’éditeur n’aura plus la question du choix financier à faire, face à une publication non rentable. La bibliothèque gagnera en stockage et en recherche d’occurrence. Les revues en ligne sont aussi intéressantes pour les universitaires : ils publient plus facilement et ont un accès plus aisé aux travaux de leurs confrères, même si l’institution privilégie encore le papier.

Pour mieux connaître les lecteurs de revues en ligne, une étude qualitative a été réalisée à Jussieu, dès 1999, afin d’établir une grille indicative des utilisateurs de revues en ligne. Quatre profils types ont pu être définis : le surfeur, le rameur, le conservateur et le rat de bibliothèque. Le surfeur a un environnement favorable à l’usage des revues électroniques : il a un bon équipement informatique, peu de bibliothèque de proximité, a un bon statut social et aime Internet. Le rameur est lui aussi à l’aise avec l’informatique mais son statut est moins élevé, son matériel informatique est moins bon et il a des bibliothèques proches dans son entourage : son environnement favorise moins l’accès aux revues en ligne. Le conservateur a un bon équipement informatique, un bon statut, peu de ressources proches mais il est très attaché au papier : peu expérimenté, il pense qu’un apprentissage de l’outil informatique serait une perte de temps et il a un rapport quasi fétichiste à la revue. Le rat de bibliothèque habite près d’une bibliothèque et a un matériel informatique insuffisant : tout concourt pour lui au fait de préférer se tourner vers le papier. Ces catégories ne sont bien sûr pas cloisonnées. Elles permettent simplement d’avoir une vision générale des types de lecteurs de revues en ligne. Dans tous les cas, ils sont confrontés au quotidien à plusieurs supports.

Les écrits relèvent actuellement de trois formes coexistante : le manuscrit, l’imprimé ou l’électronique. Ces trois modes de diffusion ne sont pas nécessairement concurrents mais plutôt complémentaires. Le lecteur peut sembler déstabilisé en passant de la lecture de la revue papier à la revue en ligne mais souvenons-nous que cette modification des usages a été assez similaire lors du passage du volumen au codex. Une fois établie la domination du codex, la logique de sa matérialité at été intégrée dans la construction des oeuvres : ce qui auparavant était rouleau est devenu livre. De la même manière, la lecture se faisait avec le volumen en « déroulant » la feuille alors qu’avec le codex, on « tourne » des pages. L’électronique invite également à redéfinir la construction de la revue : on déroule page HTML ou le PDF, on peut cliquer sur les liens hypertextes, ré-invantant les notions de « linéaire » et « séquentiel » propre au support papier. Comme l’explique Jean-Yves Mollier, « dans ce monde textuel sans frontières, la notion essentielle devient celle du lien, pensé comme l’opération qui met en rapport les unités textuelles découpées et qui ainsi conduit la lecture. » Christian Vandendorpe explique ajoute à ce propos que « l’expérience de la lecture et de l’appréhension du texte ne sont pas du même ordre selon qu’elles s’effectuent à partir d’un livre, d’un écran d’ordinateur, d’un livre électronique ou, demain, d’un codex numérique ». Dans le cas d’une revue en ligne avec hypertexte, le butinage souvent est préféré à la lecture approfondie. Le copier-coller et les sauvegardes ou mises « en favori » de site remplacent la mise en couleur du papier par les marqueurs fluo.

La problématique des revues est en lien avec ce que Boltanski et Chiapello appelaient la « coopétition », c’est-à-dire un mélange entre la coopération et la compétition. Que publier en ligne pour aider les autres sans pour autant qu’ils ne nous devancent ? Vaut-il mieux publier un contenu sur papier ou sur format électronique ? Dans le cas de revues scientifiques, obtenir les publications de résultats des autres passe par partager aussi les résultats de son travail. Mais publier un contenu riche et intéressant est aussi un moyen pour une petite revue de gagner en visibilité et d’acquérir un intérêt pour les plus grands. L’intérêt de la revue en ligne est qu’elle est très facile d’accès et de consultation, dès lors que l’on a accès à une ordinateur. Mais certaines revues proposent également un contenu payant. Il peut s’agir des derniers numéros, des archives ou d’articles uniquement consultables en ligne.  Souvent, les revues en ligne ont auparavant été des revues papier : il faut tenir compte de cet état de fait pour que le site valorise cela, le complète, le prolonge. Les revues peuvent ainsi choisir une mise en ligne intégrale des archives ou bien fixer une période de restriction durant laquelle la mise en ligne du texte intégral d’un numéro est différée. Au terme du délai fixé, l’ensemble des articles devient librement accessible en ligne, et le numéro concerné peut connaître une seconde vie. Il est normal qu’une revue ayant une longue histoire souhaite valoriser ce passé par la publication de numéros anciens ou épuisés. Mais la numérisation rétrospective est une oeuvre techniquement difficile, coûteuse en moyens humains et informatiques.
Le texte numérique est intéressante dans le sens où il se rapproche du schéma de fonctionnement de la pensée humaine. Grâce au lien hypertexte, l’internaute est libre de choisir de se concentrer sur tel ou tel aspect d’un texte, tout comme dans son imaginaire, il réfléchirait à une chose donnée plutôt qu’à une autre. Le format papier ne permet pas de consulter aussi facilement ce qui nous intéresse. C’est en ce sens que la revue électronique est intéressante : dans un contexte professionnel, la navigation est très rapide et aisée, au gré du désir de l’utilisateur. Roger Chartier parle de « nouvelle matérialité du texte » : l’usager est confronté à une nouvelle manière d’évoluer dans un texte, butinant, suivant les pointeurs, se redirigeant sans cesse vers ce qui l’intéresse, le préoccupe – que ce soit des notes de bas de page ou des sources. Chercher une occurrence précise devient également bien plus aisé que dans un texte papier, grâce à l’outil « rechercher dans la page », intégré au navigateur. Le texte figé sur le papier tel que nous le connaissions prend une autre dimension. Nous créons notre parcours mental, suivons les possibles, guidés seuls par notre esprit.

Les revues en lignent cherchent actuellement à acquérir une meilleur visibilité. Pour cela, elles ont recours à des portails comme Revues.org, Cairn, Ent’revues ou encore Persée. L’avantage de ce type de portail est qu’il offre une visibilité tout en garantissant la préservation de l’image et de l’autonomie éditoriale. Mais la performance technique ne suffit pas à faire un projet de communication et de société. Le risque, en individualisant la communication, est d’avoir des difficultés par la suite à renouer avec une aventure collective. La notion de communauté est importante car si tout le monde publie mais que personne ne lit, la revue en ligne ne sert à rien, sinon à flatter l’ego des auteurs qui trouveront une occurrence supplémentaire lors de leurs séances d’egosurfing. Le problème n’est pas nouveau : Voltaire au siècle des Lumières ou même Alain Finkielkraut dans les années Lang s’insurgeaient déjà devant « l’armée de graphomanes ». Diderot disait même des publications se multipliant que « tous ces papiers sont la pâture des ignorants, la ressource de ceux qui veulent parler et juger sans lire ». Ce n’est pas parce que la technique facilite  la publication, que pour autant n’importe qui qui écrira sera un génie. Cela n’empêche que les revues en ligne sont de plus en plus lues. Le site Revues.org a vu sa fréquentation multipliée par dix de 2001 à 2004. Au-delà de l’intérêt du lecteur, ce phénomène s’expliquant aussi par une augmentation du nombre de personnes ayant accès au haut débit et un plus grand nombre de ressources disponibles en ligne.

Face aux nouvelles possibilités offertes par l’édition en ligne pour les revues, il convient de ne témoigner ni d’un enthousiasme hâtif ni d’une naïve utopie. C’est à chacun de nous de réinventer sans cesse nos manières de lire et d’écrire, compte tenu de ce nouveau support. Il ne faut pas laisser passer cette opportunité historique, où l’accès au savoir est facilité. L’édition en ligne doit montrer ses capacités réelles et sa capacité à endiguer la crise que connaît l’édition classique. Car nous sommes prêts à lire des revues en ligne. Certes, il convient de rester prudent face au danger d’une culture qui ne passerait que par la technique, ce qui augmenterait notre dépendance à la machine. Mais les revues en ligne matérialisent l’espoir que pour chacun, apprendre pourrait se définir par sa capacité à chercher, trouver et intégrer des informations glanées sur la toile. Elles se dirigent vers une complémentarité, une hybridation et un inter-fécondation des supports textuels. Le temps est venu de considérer positivement les publications électroniques mais elles doivent être un complément au support plus traditionnel que nous connaissons, pas un remplacement. A présent, c’est aux portails et aux revues elles-même de nous donner des garanties pour que l’institution reconnaisse la légitimité de ce type de documents. C’est aussi aux informaticiens de proposer des supports encore plus maniable et agréables pour convaincre ceux d’entre-nous qui sont encore réfractaires. Mais par dessus tout, c’est la communication qui prime. Il faut « faire bien et faire savoir », car pour lire une revue en ligne, il faut déjà être informé que cela existe.

>> Mémoire “Les Revues : du support papier au support numérique”

Posted by Alexandra Giroux

Les chiens aboient seulement contre ceux qu’il ne connaissent pas

« Je n’ai jamais réussi à définir le féminisme. Tout ce que je sais, c’est que les gens me traitent de féministe chaque fois que mon comportement ne permet plus de me confondre avec un paillasson. » Rebecca West

Il est bien loin le temps où tante Huguette brûlait son soutien¬gorge pour affirmer sa liberté. Aujourd’hui, les choses ont changé et quelle femme irait brûler son Wonderbra ? Sans remonter jusqu’aux dessins explicites des grottes de Lascaux, c’est du Danemark et de la Suède que proviennent les origines de la révolution sexuelle moderne, dès la fin du XIXe siècle (1). Mais il règne dans la société actuelle une sorte d’hypocrisie qui voudrait que la pornographie et le sexe en général ne soient acceptables comme revendiqués que pour une partie des gens ; les femmes, en l’occurrence n’en feraient pas partie. Pour beaucoup d’entre elles, avoir une sexualité libérée est impossible puisque rien que la masturbation est honteuse pour le sexe faible. C’est ce que dénoncent les post¬féministes, réelles partisanes du « jouissez sans entraves ». La pornographie est de manière générale assez mal vue par la société alors qu’en est¬il lorsqu’elle est faite par et pour les femmes ?

Héraclite écrivait que « les chiens aboient seulement contre ceux qu’il ne connaissent pas ». Dans l’opinion publique, la pornographie a mauvaise presse mais n’est ce pas car elle est mal connue ? Parfois, il semble nécessaire de mettre certaines choses au clair, comme le constate l’actrice et réalisatrice Ovidie dans son livre Porno Manifesto (2). La pornographie n’a rien à voir avec la pédophilie. Les films pornographiques ne sont pas des snuff movies. Les acteurs ne sont pas des drogués. Beaucoup de femmes ont exercé longtemps ce métier (afin d’éviter une longue liste, retenons simplement les vingt cinq années de bon et loyaux services d’Anne Sprinkle). L’actrice de porno n’est pas une prostituée. La pornographie n’est pas responsable des viols et autres crimes. Les acteurs de porno n’ont pas besoin des services des militants antipornographie qui souvent ne connaissent rien à ce métier et n’y voient que de la dégradation. L’expression de « marchandisation du corps » revient régulièrement dans la bouche de ces personnes mais après tout, en quoi une actrice de théâtre par exemple vend¬elle moins son corps qu’une actrice porno ? Cette idée puritaine de « don de soi » est hélas encore de rigueur. Alors d’où viennent ces idées reçues et ces critiques infondées sur le milieu de la pornographie ? L’accumulation des clichés dits porno chics, que ce soit dans les rues ou les magazines ne participent¬ils pas à l’overdose quasi générale face au X ?
Raffaëlla Anderson, dans son livre Hard (3) lève le voile sur le milieu du X, relatant sa mauvaise expérience. Il convient de préciser qu’il ne s’agit que d’un témoignage et qu’il ne peut à lui seul refléter l’avis prédominant dans le métier. « Le matin, tu te lèves, tu te fourres pour la énième fois ta poire de lavement dans le cul et tu nettoies l’intérieur. Tu réitères jusqu’à ce que ça soit propre. Rien que ça, ça fait mal. [...] Après quoi, tu te retrouves sur un set et tu suces, tu cambres. On te traite de salope, au nom de l’excitation, et puis quoi encore ? Rien ne vaut une telle souffrance. Même pas l’argent que t’y gagnes » confie¬t¬elle. Tout au long du livre, l’ex¬hardeuse décortique la façon dont on tourne les films X et remarque notamment l’absence de sécrétions féminines, la peur de la saleté de l’anus de la femme ou encore le tabou de l’homosexualité masculine (alors que les scènes lesbiennes sont courantes (4)).

On reproche également souvent à la pornographique son point de vue phallocentrique. Pourtant, un chercheur australien qui a décortiqué huit cent scènes pornographiques nuance ce propos. C’est ce que révèle un article d’Allan McKee paru en novembre 2005 dans Journal of Sex Research (5). Il liste quelques points importants revenant dans toutes les vidéos qu’il a vu. Les femmes prennent plus l’initiative du rapport sexuel que les hommes. Elles pratiquent souvent la position de l’amazone (car pratique à filmer ?). Elles s’expriment plus à la caméra que les hommes et sont donc plus enclines à prendre une position de pouvoir et à l’exploiter pour s’exprimer. Même si les orgasmes féminins ne représentent que 15% de tous ceux qui sont filmés, ces derniers sont plus souvent le fruit de pratiques telles que le cunnilingus, la masturbation ou l’usage de godemichés, que d’une pénétration vaginale. Selon ce sociologue, les femmes ne seraient pas plus que les hommes traitées comme des objets.

Le féminisme des années soixante et soixante¬dix est¬il le résultat d’une prise de conscience libératrice ? Ovidie affirme que non (6). Elle soutient l’idée que cela n’a été qu’une nécessité économique, les femmes devant sortir de leur foyer pour consommer. Si le temps est pris par le travail, c’est un bon moyen pour exiger le droit à posséder un lave¬vaisselle… Ce féminisme ne serait il alors qu’un faux féminisme ? N’existerait¬il pas un post féminisme permettant à la femme de s’épanouir plutôt que de passer du statut de travailleuse à celui de consommatrice ? Car même le plaisir apparaît comme un bien de consommation : combien de fois, combien de temps, combien d’orgasmes ? Comme s’il existait un quota jouissance et que la pornographie n’était en fait que l’image de l’idéologie dominante.

Quelle alternative trouver alors ? Le féminisme pro¬sexe semble apparaître comme une solution tentante. Il ne s’agit pas d’un mouvement. Ce terme est purement descriptif et appelé par certains « activisme du plaisir », « post¬porn¬modernisme » lorsque cela concerne un cadre artistique, ou encore « sex work activism » pour les métiers du sexe. Il existe depuis la fin des années soixante¬dix et revendique la liberté sexuelle. A la base, il était composé de femmes qui considéraient que tout ce qui avait trait à la sexualité, y compris le cinéma porno, ne devait pas être détenu uniquement par les hommes. C’est la raison pour laquelle, dès 1981, des femmes américaines ont commencé à réaliser et produire des films pornographiques incluant leur conception de la sexualité. Dans une interview pour le site Internet The Ticket (7) , Ovidie explique que « la tâche du féminisme pro¬sexe n’est pas d’affirmer qu’il est nécessaire pour toutes les femmes d’aimer la pornographie. Mais en tant que mouvement de libération, il est de son devoir de lutter contre ceux qui prônent la censure. A partir du moment où la pornographie n’est pas exposée dans la rue, où elle ne passe pas aux heures où les enfants regardent, et où elle est produite de manière légale entre adultes consentants, il n’y aucune raison de l’interdire. L’intérêt du féminisme est de ne pas laisser cette pornographie uniquement aux mains des hommes Pour illustrer ce courant, il est possible de faire référence au personnage biblique de Lilith, première femme d’Adam qui refusa de se soumettre à lui. (Ce nom est aussi celui d’un film d’Ovidie, hélas assez médiocre, même si les intentions de départ ¬plaire aux deux sexes ¬étaient bonnes.) Une des revendications fondamentale du féminisme pro¬sexe est que la libération de la femme ne pourra se mettre en place sans sa libération sexuelle. Ce courant refuse de se battre pour l’égalité hommes femmes car cela signifierait que l’on diviserait les individus en deux catégories, oubliant les transsexuels et autres transgenres. Le rôle du féminisme ne devrait pas être de se positionner en gendarme, garant des bonnes mœurs et de l’idéologie dominante. Et puisqu’il doit s’interroger sur la sexualité, il ne peut en aucun cas passer à côté de sa représentation sur support visuel, en l’occurrence la pornographie. Certains féministes sont allés jusqu’à développer une pornographie explicitement féministe, à travers des travaux de cinéma pornographique ou de vidéos d’éducation sexuelle.

Parmi les femmes pornographes et autres féministes pro¬pornographie, nous retiendrons quelques noms. Annie Sprinkle est une ancienne actrice de porno avec en tête la ferme idée que le sexe est une chose positive et qu’il faut propager ce message. Dans les années soixante¬dix, elle expérimente des modes de jouissance dits extrêmes en affirmant que tout le monde a le droit au plaisir, même les handicapés, représentés de façon très minoritaires dans les films pornographiques. A travers sa filmographie, elle montre que l’éjaculation féminine existe réellement, joue avec son sang menstruel ou encore part à la recherche du point G de ses partenaires en effectuant des fist fuckings. Ces pratiques lui ont d’ailleurs valu d’être punie par la justice américaine. Plus tard, elle décide de se lancer dans l’art et participe même à des performances. Dans Public Cervix Annuncement, le spectateur peut regarder à l’intérieur de son vagin à l’aide d’un spéculum. « I wanted to prove that there are no teeth inside there » affirma¬t¬elle. En 1992, elle réalise The Sluts and Goddesses, a video workshop or How to be a sex goddess in 101 easy steps.« Slut », « putain » littéralement, est à prendre dans son sens positif. Selon elle, les insultes relatives au sexe doivent être réintégrées dans notre langage puisqu’il s’agit d’un domaine d’épanouissement. Dans ce film didactique, Annie Sprinkle enseigne aux femmes la façon de se libérer sexuellement en pratiquant ce qu’elle appelle des « sex exercises ». Son objectif est de déculpabiliser les femmes d’être femmes.

S’il y a bien une autre femme qui vise la réhabilitation du plaisir féminin, c’est Betty Dodson. Dans son livre Sex for one, the joy of selfloving (8), elle fait une éloge de la masturbation. En effet, cette dernière a longtemps été taboue et elle reste encore un sujet délicat, même si dans les pensionnats, les adolescents ne sont pas obligés de s’endormir avec les mains au dessus de la couverture. Dans l’anti Œdipe (9), Deleuze démonte la théorie de Freud. Ce dernier prétendait que les femmes qui avaient des orgasmes par stimulation clitoridienne étaient immatures à l’inverse de celles qui avaient des orgasmes dits vaginaux, qui elles étaient de vraies femmes. Le clitoris est assez mal connu voire a des connotations négatives. Et pourtant, Betty Dodson dit qu’il faut apprendre à l’aimer, à être « cunt positive » pour réemployer son expression. Au fil de ses recherches, elle a découvert que de nombreuses femmes n’aimaient pas leur sexe. C’est pour cela qu’elle a décidé de réaliser des croquis de vulves en s’appuyant sur des modèles réelles, afin de les montrer à ses élèves. Se connaître et s’aimer et une première étape pour prendre du plaisir. Selon elle, la masturbation peut aussi bien être pratiquée seule qu’en couple – une des possibilités du safe sex. Ensuite, libre à chacun de faire travailler son imagination. Téléphoner à son conjoint, se faire passer pour un homme sur un chat,… les situations qui permettent la masturbation sont multiples ! On peut retrouver l’influence de Betty Dodson dans beaucoup d’autres travaux de femmes féministes pro¬sexe, qui continuent à la considérer comme une importante référence en matière de sexologie.

La liste des féministes pro sexe est encore longue… Candida Royalle est une réalisatrice de films « sensuellement explicites » pour les femmes. Ovidie défend régulièrement dans les médias son métier et son choix de l’exercer. Dorrie Lane a pour credo « viva la vulvalucion !» et est fondatrice de l’Internet Vulva Univesity. Scarlot Harlot exhibe sans complexe dans des films pornographiques son corps de plus de cent kilos. Puzzy Power, à la manière de Lars Von Trier a crée un « dogme » sur ce que les femmes veulent voir ou ne pas voir dans un film pornographique. Maria Beatty (10) réalise des films fétichistes lesbiens où la jouissance est autant sexuelle qu’esthétique. Natacha Merritt (11) photographie la femme avec une forte puissance érotique, sublimant son plaisir. La liste est encore longue, ce qui va à l’encontre du cliché qui prétend que la pornographie est essentiellement et uniquement destinée aux hommes.

En 1989 se crée à Londres le FAC (Feminists Against Censorship), dans le but de lutter contre la censure. Les membres prennent le parti de soutenir la pornographie, en réaction aux autres groupes dit féministes qui la condamnent. Jusqu’en 2000, en Grande¬Bretagne, n’étaient autorisé que le matériel érotique dit « pink », c’est¬à¬dire souvent des nymphettes en culotte blanche et à la sucette à l’anis. La revendication du FAC est que les femmes ont¬elles aussi le droit d’apprécier la pornographie. Or, la loi ne leur a donné accès qu’à une pornographie qui ne s’adresse pas à elles et les a empêchées de produire leur seul matériel sexuel. Ce groupe de pression semble avoir eu de l’influence sur la décision du gouvernement de lever l’interdiction de la production de matériel pornographique en Grande¬Bretagne. En Amérique, le FFE (Feminists for Free Expression) est un groupe quasi similaire, composé essentiellement de femmes auteurs, docteurs, sexologues, professeurs et artistes performers. Betty Friedan, auteur et membre du FFE déclare « to suppress free speech in the name of protecting women is dangerous and wrong ». La censure est donc le pire ennemi du féminisme. Les trois terrains de lutte sont l’art, Internet et la pornographie. Selon le FFE, le matériel sexuel permet de faire évoluer la pensée et d’aider certaines personnes à développer leur épanouissement sexuel. Désolidarisés du mouvement féministe répressif, ils diffusent des discours libérateurs et même du matériel sexuel.

Alors pourquoi une si mauvaise image du sexe et de la pornographie ? Notre héritage judéo¬chrétien nous fait bondir devant la moindre image porno chic entraperçue dans les médias. Et pourtant ce n’est pas ça la pornographie. La vraie et bonne pornographie est celle que l’on trouve dans des lieux réservés aux adultes. Elle peut être très épanouissante, autant pour les hommes que pour les femmes. Alors que les Etats¬Unis ont des chercheurs qui travaillent sur les porn¬studies, la France reste frileuse. Les gender studies, parfois jugés comme trop extrêmes peuvent décrédibiliser le mouvement féministe. Beatriz Preciado (12) réhabilite le plaisir anal universel et Valerie Solanas (13) rêve de castrer tous les hommes. Sont¬elles sérieuses ou s’agit¬il d’une provocation pour faire avancer les mentalités ? Un point crucial est néanmoins soulevé quand ces recherches plaident pour un féminisme qui ne se contente pas de dénoncer les inégalités entre ces deux catégories, hommes et femmes, mais qui, dans une perspective queer, se propose de les déconstruire. C’est seulement à ce prix que, quels que soient notre sexe biologique et nos sexualités, les identités sexuelles, complexes et variables, pourront se libérer de modèles essentialistes générateurs de frustrations et d’inhibitions. De plus, pour atteindre le plaisir, hommes et femmes devraient tout simplement ne plus avoir une attitude consommatrice face à la jouissance. L’orgasme n’est pas un but en soi et nous devrions tout simplement nous concentrer sur notre corps, celui de l’autre et sur les sensations. Libre à chacun de pimenter sa vie sexuelle avec du matériel ou non. Dans Sexe et pouvoir de Véronique Poutrain, l’auteur explique que le sadomasochisme serait une façon pour les couples hétérosexuels de reproduire la relation de dominants dominés, effacée dans notre société. Mais rappelons des études de Margaret Mead (14) : l’asservissement de la femme et surtout culturel. Libre à elle de s’épanouir sans la contrainte de la domination. Et tant mieux si l’onanisme devant un John B. Root en est le moyen.

>> Vhszine – La Pornographie et ses débordements


(1) Glynn Thomas, 1970, La pornographie danoise, Paris, Editions Georges Fall.
(2) Ovidie, 2004, Porno Manifesto, Paris, La Musardine.
(3) Anderson Raffaëlla, 2003, Hard, Paris, Le livre de poche.
(4) Jacques Zimmer (sous la direction de), 2002, Le cinéma X, Paris, La musardine.
(5) Journal of Sex Research http://www.sexscience.org/publications/
(6) Ovidie, 2004, Porno Manifesto, Paris, La Musardine.
(7) The Ticket http://www.theticket.be/
(8) Dodson Betty, 1996, Sex for one, the joy of selfloving, Three rivers press.
(9) Deleuze Gilles, 1972, Capitalisme et schizophrénie, l’anti¬oedipe, Paris, Editions de minuit.
(10) Beatty Maria, 2003, The Black Glove & The Elegant Spanking, Bleu production.
(11) Merritt Natacha, 2000, Digital Diaries, Köln, Taschen.
(12) Preciado Beatriz, 2003, Kontrasexuelles Manifest, B Books.
(13) Solanas Valerie, 2005, Scum manifesto, Paris, Mille et une nuits.
(14) Mead Margaret, 2001, Moeurs et sexualité en Océanie, Paris, Pocket.