Posted by Alexandra Giroux

Concours de l’Excellence Universitaire : Quelle Europe en 2030 ?

Dans la mythologie grecque, Europe, fille d’Agénor et de Téléphassa, est une jeune fille de grande beauté. La beauté de l’Europe politique est une construction dans le temps. Qu’en sera-t-il en 2030 ? Née le 7 février 1992, lors de la signature du traité sur l’Union européenne à Maastricht par les douze États membres de la CEE, l’Europe ne cesse d’évoluer et de se transformer. Etape par étape, le traité de Maastricht (1992), le traité d’Amsterdam (1997) ou encore le traité de Nice (2000) sont des étapes majeures de sa transformation. Dans les vingt prochaines années, cette structure supranationale hybride empreinte à la fois de fédéralisme et d’intergouvernementalisme va évoluer. Elle sera nécessairement différente de la CEE de 1948. Cette union intergouvernementale et supranationale est actuellement composée de 27 États. L’Europe, en tant que Sui Generis, est une construction sans précèdent dans l’histoire. Son succès peut être noté du point de vue économique et monétaire : l’euro a résisté à la crise et évité de vivre une catastrophique dévaluation ou une crise de l’emploi pire que celles que nous connaissons actuellement. Les conséquences de l’européanisation ont un impact sur l’identité européenne, l’économie, l’action, la théorie, l’unité et la multitude. L’Europe a réussi à mener à bien un projet mêlant diversité et unité : le point de l’identité européenne n’est qu’une question de temps. Les défis de demain sont nombreux : l’identité nationale ne doit pas être remise en cause par l’Europe, le projet identitaire doit avoir une légitimité, les européens doivent se sentir plus liés et l’Europe doit avoir un unique plan plutôt que des opinions nationales divergentes.

Certes, l’Europe fait actuellement face à certaines situations difficiles telles que des problèmes économiques relatifs à la trop faible croissance ou au chômage, une commission qui est actuellement plus dévouée à la dérégulation qu’à la construction d’une Europe sociale, une présidence en Grande Bretagne qui ne suit pas l’ambition européenne ou encore l’impasse du traité constitutionnel. Mais l’Europe, c’est aussi une vision, un projet de société, des valeurs humanistes, c’est tirer profit de la diversité plutôt que de ne la voir comme un frein. Si l’on s’intéresse à la personnalité juridique, actuellement, il s’agit d’une organisation qui combine le niveau supranational et le niveau intergouvernemental, sur un champ géographique restreint mais avec un rôle politique propre et un pouvoir de contrainte sur ses membres plus importants. L’Européanisation est synonyme d’intensification du processus démocratique au delà des frontières des états. La politique domestique ne peut plus être séparée des exigences internationales dans un monde d’interdépendance. Il est possible que d’ici vingt ans, l’Europe atteigne un stade où le nombre de transfert de compétences rendra la souveraineté nationale moins pertinente. Une des questions majeures dans un futur proche touchera les questions de démocratisation, d’identité et d’intégration européenne.

Les enjeux de l’Europe de demain s’exprimeront à travers l’Union Européenne. L’Europe tend vers une configuration socio-politique d’un nouveau genre où les élites nationales et les gouvernements des états, et les bureaucrates renoncent à une partie de leur pouvoir au profit d’une entité plus puissante. Être citoyen n’est plus nécessairement lié à un état : on peut se sentir également citoyen européen. plus particulièrement, la mondialisation permet de se confronter au regard de l’autre et d’être perçus sur un autre continent comme une personne dite “européenne”. Cela montre l’unité vers laquelle nous tendons. Alors que la notion de citoyenneté est en train d’évoluer, la question des droits des minorités doit être posées, en l’occurence l’appartenence nationale. L’exemple de l’ex-Yougoslavie et de la Russie montrent à quel point il pourrait être dangereux de gommer les identités nationales au profit d’une identité européenne. La question de l’élargissement de l’Europe à la Turquie est un leitmotiv sur la scène publique. Il n’est pas nécessairement envisageable que cette hypothèse devienne réalité. D’une part, le gouvernement turc le souhaite mais pas tous les citoyens. D’autre part, beaucoup d’Européens ne souhaitent pas accueillir un pays grand, avec une forte démographie et une économie bien solide. Dans les prochaines années, l’Europe devra régler ce type de questions. Le socle commun, la clé de voûte doit donc être construite avec raison. Cette Europe n’est pas nécessairement construite par un patchwork de différentes nationalités, à l’inverse ce sont les gens qui construisent mutuellement cette métareflexivité en rapport aux autres et au monde. L’européanisation passe par plusieurs étapes. Le polyglotisme européen est parfois vu comme un problème car de nombreux interprètes et traducteurs sont sollicités au sein des organes politiques de l’Union. Au contraire, il faut voir cette diversité comme une atout, considérant qu’une autre langue, c’est aussi une manière différente d’envisager un problème, du fait même de la structure mentale impliquée. Utiliser uniquement l’anglais au parlement par exemple pourrait avoir comme conséquence de créer un ghetto linguistique où juste une élite pourrait participer aux débats, rappelant l’élitisme du latinisme par le passé. De plus, l’anglais qui est une langue de référence actuellement ne le sera peut-être plus dans les prochaines années, considérant l’émergence de nouvelles puissances. Le problème reste malgré tout que certaines langues telles que le catalan, même s’il s’agit de la dixième langue la plus parlée en Europe n’est pas reconnue officiellement dans les institutions européennes. Pourtant l’hypothèse Sapir Whorf montre que nous avons tout à gagner au multilinguisme puisque le langage reflète une compréhension particulière et unique culturellement, du monde.

La question de l’Europe des vingt prochaines années soulève le cas de la protection, au sens large. l’Europe garantit l’identité de chacun, culture langues doivent être protégés et mis en valeur. L’identité de l’Europe est construite de l’intérieur mais également par les influences extérieures. Le multiculturalisme est une force pour peu que l’on s’attache à unir et unifier tout en préservant les différentes identités. Chacun se doit avoir vis à vis de l’Europe une exigence sociale, civique et écologique. ces dernières doivent être défendues. Des pays qui s’influencent les un les autres : prendre exemple des pays nordiques sur leur politique équité parité genre et travail. L’Union Européenne doit travailler pour devenir plus légitime. Une identité européenne devra être créer afin d’avoir toujours la possibilité de jouer le rôle d’acteur au plan international. Le processus accéléré d’intégration a rendu difficile le travail sur l’identité, d’autant plus que chaque pays tiens à conserver la sienne. Mais identités peuvent être combinées, comme le théorise Habermas ou même le marketing avec le concept d’identité parapluie.

Concernant le pouvoir économique, la concurrence doit devenir équitable au sein de l’Europe et les pays doivent être aidés pour atteindre ces standards. L’Europe doit promouvoir la coopération plutôt que la compétition au sein des pays membres. l’harmonisation plutôt que le dumping. Un impôt unique sur les transactions boursières en Europe pour financer des projets européens tels que l’éducation et la recherche. Un SMIC européen pourrait également être crée. L’Union européenne a fonctionné pour l’Europe mais peut être qu’il n’en serait pas de même ailleurs dans le monde. L’Europe est un modèle mais il faut garder que tout comme certains pays ont été des échecs, certaines organisations peuvent m’être aussi. Espace et temps doivent être pris en considération. Les choses ont changé et si l’Europe devait être recréée aujourd’huin elle serait sûrement différente. Néanmoins, les organisations internationales de ce type semblent être une réponse à la mondialisation et permettent aux plus petits pays de gérer une plus grande compétition des grands pays, via les alliances. La monnaie unique, tout en préservant les identités nationales a permis une nouvelle naissance de l’Europe. L’adoption de l’Euro a été une étape majeure. Ce modèle économique a inspiré d’autres organisations internationales telles qu’ECOWAS en Afrique et dans les prochaines années, d’autres pays adopteront probablement également une monnaie commune. Bien qu’elle soit plus organisée et plus réglée que d’autres endroits du monde; maintenant il faut travailler à une union monétaire plus commune, plus intégrée. L’Union Européenne peut être à l’initiative d’une nouvelle régulation mondiale comme cela a été montré au G20. Le tourisme en Europe et plus particulièrement le tourisme culturel nécessitera dans le futur une grande attention. Il s’agit d’un agent majeur en matière de changement social et économique. De nombreux touristes sont attirés par la richesse historique et culturelle de l’Europe. Mais l’Union devra légiférer dans le futur pour contrôler les dérives du narcotourisme ou du tourisme médical, générateurs d’anxiété.

L’Europe de demain devra être une Europe plus active, plus protectrice, avec un véritable pouvoir économique. Il est nécessaire de se pencher activement sur la question du vote et de la représentation des citoyens européennes au Parlement. Les élections européennes sont extrêmement importantes puisque beaucoup de lois que les Etats implémentent ont comme source l’Europe. Il faut donc réhabiliter ses élections et faire que politiques médias et citoyens se sentent impliqués et concernés dans la campagne. Les élections européennes ne se jouent pas sur une opposition gauche droite ou sur des débats nationaux; au contraire elles ont une portée globale. L’échec de la ratification du traité constitutionnel doit être vu comme un épisode révélant la nécessaire réforme des institutions européennes. Il faudrait une réforme des institutions où un vote à la majorité suffit. La Convention a d’ailleurs proposé dans son projet de redéfinir ainsi la majorité qualifiée de cette manière : “la majorité qualifiée requise est constituée des deux tiers des États membres, représentant au moins les trois cinquièmes de la population de l’Union” (art. 24-2). Des institutions réformées permettraient d’éviter des moments embarrassants telles que le revirement de situation avec la convention sur l’avenir de l’Europe, quand Le Conseil européen, le 23 juin 2007 à Lisbonne, a mandaté une conférence inter-gouvernementale afin d’adopter avant 2009 le traité de Lisbonne. L’avantage des négociations intergouvernementales est la relative rapidité par rapport au vote avec ratification qui ralentit le processus. L’Europe n’est pas celle des bureaucrates de Bruxelles, elle doit être celle de tout un chacun. Il est nécessaire de construire une identité européennes si l’on souhaite renforcer le pouvoir politique de l’Union. Les citoyens doivent avoir la possibilité d’être informés sur les actions qui vont être entreprises et dans un second temps la manière dont elles ont été menées. Ils doivent être en mesure d’être représentés au parlement. Les délibérations doivent être rendues publiques, comme cela se fait pour l’assemblée nationale en France. Bien évidemment, le rôle de l’éducation est fondamental et des projets pédagogiques devront accompagner chaque le projet politique.

Des experts et observateurs peuvent avoir un rôle crucial dans le processus décisionnel. Il est également souhaitable que les organisations non gouvernementales et les organisations internationales telles que l’Europe travaillent mains dans la main pour solutionner les questions de santé, d’énergie où d’aide alimentaire dans le reste du monde. La question des immigrés politiques, économiques ou même climatiques devrait par exemple être adressée de manière Européenne. La questions de la sécurité et du respect des droits de L’Homme devrait être adressée par l’Europe travaillant avec, et non pas contre, des organisations telles que l’OTAN. Chacun a sa force. Par exemple là où l’OTAN est efficace sur le point militaire, l’Europe est efficace sur le plan de l’administration. Il faudra travailler à l’avenir à une sécurité européenne forte, similaire au conseil de sécurité des nations unies. L’ordre mondial de demain n’est ni à chercher du côté de l’anarchie internationales, ni de l’hégémonie mondiale, ni de l’état monde mais plutôt la gouvernance mondiale. Ainsi, l’Europe a et aura dans le futur un rôle important dans l’arène internationale. La vision institutionaliste des relations internationales et une école qui aide à comprendre quels liens entretiennent les institutions : elle est relativement pertinente pour analyser la probable situations mondiale, plutôt que réaliste ou idéaliste. Les pays ont tout intérêt à coopérer ensemble, au sein de l’Europe, afin de servir leurs intérêts. Travailler ensemble provoque une synergie, une valeur ajoutée utile pour gérer des problèmes globaux.

Avec la mondialisation, il est et il sera de plus en plus facile de voyager, et à bas prix, harmonisant temps et distance. La notion “d’étranger”, de “barbare”, risque de devenir floue, révélant du passage du salad mix au melting pot. Des programmes tels qu’Erasmus ou Socrates participent à l’échange d’idées en impliquant directement les jeunes. L’Europe devra par exemple dans le futur jouer un plus grand rôle vis à vis de la question du genre. Légiférer avec harmonie sur la pilule, l’avortement, le mariage homosexuel ou même la pornographie sont des points importants. La question de la prostitution devra aussi être harmonisée : aux Pays-Bas par exemple, les gérants des maisons closes sont tenus garants de la santé de leurs employées. Le modèle reproductif hétérosexuel normé qui est actuellement un idéal ne le sera plus dans un futur proche. Couples monoparentaux, homosexuels ou d’autres formes de familles sont en train d’apparaître. La société devra en tenir compte et un mariage homosexuel aux Pays-Bas devrait être reconnu en France, en tout cas il s’agit d’un des challenges des prochaines années. Le sport symbolise l’Europe en mouvement. Différents groupes luttent à ce propos pour leur propre intérêt, généralement économique. Le football, alliant compétition et coopération est une métaphore intéressant du chemin qu’est en train d’emprunter l’Europe. On peut se demander si le concept d’une unique équipe de football européenne serait possible. La télévision transnationale européenne, régulant la diffusion permet à tous les européens de visionner les grands événements sportifs. Mais ces régularisations peuvent aller plus loin. Par exemple, un système de quotas de programme européen à diffuser permettrait de préserver la culture européenne et d’éviter la dallassification de la culture.

Perpétuer la nation ou réinventer le vivre ensemble sont les questions que l’Europe devra se poser dans les vingt prochaines années. La construction d’une identité européenne sera un des défis majeurs de demain afin de créer un socle commun, tout en préservant les identités nationales. Politique économique et politique d’intégration doivent aller de paire. La culture doit servir de liant entre les différentes nations qui parfois divergent dans leur vision de l’Europe. Actuellement l’Union Européenne est vue comme une menace pour le Royaume-Uni, une nécessité pour l’Allemagne et une chance pour l’Espagne. Malgré ces différentes positions, les pays ont tout à gagner à construire ensemble l’Europe de demain pour que résonne mélodieusement l’ode à la joie dans les oreilles de nos enfants. L’Europe plus qu’un symbole doit devenir une réalité.

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Défection et prise de parole (Albert O. Hirschman)

Albert O. Hirschman ou Albert Otto Hirschman est un  économiste libéral, très influent, qui a rédigé de nombreux ouvrages sur la politique économique et l’idéologie politique. Il a réussi, à travers Défection et prise de parole, à offrir une grille d’analyse originale et pluridisciplinaire aux sciences sociales et politiques, pour comprendre les choix posés par un individu confronté à des motifs de mécontentement et pour comprendre plus largement les formes que peut prendre le changement social. L’individu peut, dans des situations diverses (de marché, de groupe familial, d’organisation syndicale ou partisane…) souvent génératrices de frustrations ou de dysfonctionnements, manifester son mécontentement de trois manières : le refus de participer, la défection (exit) ; la prise de parole, c’est-à-dire une participation protestataire pour modifier le fonctionnement de l’organisation ou les relations sociales dans un sens souhaité (voice) ; la fidélité malgré tout (loyalty). Hirschman, par son livre, cherche à répondre aux questions suivantes (P.17) : « dans quelles conditions la voie de la défection prévaudra-t-elle sur celle de la prise de parole et inversement ? Quelle est l’efficacité relative des deux voies en tant qu’instruments de redressement ? Dans quelles situations les deux mécanismes entrent-ils conjointement en action ? Quelles institutions sont susceptibles de renforcer l’effet de l’une ou l’autre option ? Les institutions renforçant l’effet de la défection sont-elles compatibles avec celles qui tendent à améliorer l’action de la prise de parole ? ». Dans un premier moment, nous étudierons la théorie de l’auteur et les concepts qu’il énonce. Puis nous nous intéresserons à sa méthode et à ses manques.

Quelles sont les hypothèses, les théories et les concepts développés par l’auteur ? Hirschman part d’un cas empirique auquel il a été confronté pour développer sa théorie. Au cours d’une étude, l’auteur s’était en effet rendu compte que les transports ferroviaires nigérians luttaient très difficilement contre la concurrence exercée par les transports routiers. Hirschman avait beau essayer d’expliquer à l’aide de raisons d’ordre économiques, sociopolitiques ou structurelles (schème structural) pourquoi une telle difficulté pouvait se manifester, il ne parvenait pas à comprendre la totale incapacité de la direction de la société nigériane de transports ferroviaires à lutter efficacement contre la concurrence du transport routier. Poursuivant sa réflexion, Hirschman, constate alors que les meilleures institutions du monde ne permettent pas à une société d’éviter que les comportements de certains de ses membres entraînent des dysfonctionnements. Il s’est alors interrogé sur les forces qui permettent à une société donnée de faire en sorte que les comportements de ses membres n’aillent pas à l’encontre de ses objectifs fondamentaux. Tout l’ouvrage d’Hirschman tente donc de discerner quelles sont les forces qui permettent de guérir une firme ou une organisation quand celle ci ne fonctionne plus de manière optimale.
Hirschman part de ce constat : « aucun système économique, social ou politique ne peut garantir que les individus, les entreprises et les organisations en général agiront toujours de manière fonctionnelle et auront constamment une conduite efficace, rationnelle, respectueuse de la loi et de la morale » (p.11). Selon lui, en période de déclin économique, personne ne s’est attardé  sur les défaillances surmontables des agents économiques. Il se veut donc novateur dans sa recherche.
L’auteur admet qu’il est hors de doute que la concurrence est un important facteur de redressement. Cependant, il propose de s’interroger sur les conséquences de cette fonction particulière de la concurrence qui n’ont pas été adéquatement analysées ainsi que sur un autre moyen important qui peut également entrer en jeu pour remplacer ou compléter l’action de la concurrence. On a beaucoup étudié, sans d’ailleurs parvenir à des conclusions probantes, l’aptitude de la concurrence à engendrer l’innovation et la croissance. Hirschman est le premier à s’intéresser à la question connexe de l’aptitude de la concurrence à ramener les firmes défaillantes à un niveau « normal » d’efficacité, de performance et de croissance. C’est en cela que le livre est vraiment original. Le coeur de l’argumentation de l’auteur est que la concurrence peut n’avoir d’autre effet que d’amener les firmes rivales à s’arracher les unes aux autres leur clientèle respective ; elle n’est plus alors qu’un gaspillage d’énergie et une manoeuvre de diversion, empêchant les consommateurs de militer pour obtenir une amélioration des produits ou les entraînant à user leurs forces dans la recherche vaine du produit « idéal ».
Après deux chapitres consacrés aux concepts fondateurs de son analyse, la défection et la prise de parole, Hirschman va donc montrer que ce qui explique l’incapacité des organisations et firmes qu’il a étudiées de se réguler naturellement est précisément le mauvais usage de celles-ci. Ainsi certaines organisations ou certaines firmes sont plus sensibles à la prise de parole (et respectivement à la défection) alors que leur déclin va produire une défection (et respectivement une prise de parole) de la part de leurs membres ou de leurs clients. Par exemple, il montre, au chapitre V, que le comportement habituel de clients d’une entreprise publique soumis à la concurrence est la défection. Or une telle entreprise est beaucoup plus sensible à la prise de parole car elle cherche avant tout à garantir sa « tranquillité » en faisant taire ses clients les plus expressifs. La défection va donc priver cette firme de ses éléments les plus protestataires et va l’empêcher de se corriger. A noter que la prise de parole est comme la défection : au-delà d’un certain seuil, elle devient inutile. Les usagers peuvent se montrer si acharnés que leurs protestations risquent de freiner plutôt que d’encourager les efforts de redressement entrepris.
La prise de parole est en bien meilleure position dans les pays en voie de développement où la possibilité de choisir entre plusieurs produits est beaucoup plus limité que dans les économies avancées. De ce fait, la mauvaise qualité des produits et des services tend à y susciter des récriminations véhémentes et souvent d’ailleurs politiquement orientées, alors que dans les pays développés, le mécontentement prend plus facilement la forme d’une défection silencieuse.
L’auteur envisage un modèle simple où la prise de parole agit comme un complément de la défection, sans se substituer à elle. Dans ces conditions, toute manifestation de la prise de parole constitue un apport positif qui améliore les perspectives de redressement. La prise de parole peut aussi être vue comme une alternative à la défection. Quand on avance que le volume de la prise de parole est fonction de l’élasticité qualitative de la demande, on admet implicitement que la première réaction des acheteurs qui constatent une baisse de qualité est de s’interroger pour savoir s’ils ne vont pas s’adresser à une autre entreprise, sans même se demander s’ils ont la possibilité d’influencer sur la politique de celle auprès de laquelle ils se fournissent habituellement ; ce n’est que lorsqu’ils ont décidé de ne pas faire défection que l’idée d’exprimer leur mécontentement leur vient à l’esprit. Faire défection, c’est perdre la possibilité de prendre la parole, mais l’inverse n’est pas vrai ; aussi la défection sera-t-elle dans certains cas la solution adoptée en dernier recours, lorsque l’échec de la prise de parole est devenu certain. La prise de parole ne vient pas seulement renforcer la défection ; elle peut aussi se substituer à elle. Certaines personnes vont également renoncer aux avantages qui leurs sont offerts ailleurs parce qu’ils espèrent que les plaintes et les revendications des autres aboutiront à un résultat ; d’autres encore ne veulent pas changer de fournisseur parce qu’ils craignent d’avoir à faire machine arrière, le changement s’avérant plus coûteux qu’il n’était prévu ; enfin il y a ceux qui restent fidèles par laoyalisme c’est à dire pour des motifs non rationnels. On voit donc que la prise de parole, en tant qu’effort pour faire changer les choses de l’intérieur admet des degrés très variables d’activité et d’initiative. Il faut également faire intervenir le coût que représente le fait de renoncer à la défection, bien que celle ci apparait nettement être la moins onéreuse. La prise de parole est en réalité plus coûteuse.
La prise de parole joue un plus grand rôle à l’égard des organisations qu’à l’égard des entreprises. Les nombre des organisations dont un individu se trouve membre est bien inférieur à celui des entreprises dont il est client. L’auteur note aussi que le nombre et la variété des biens disponibles sur le marché d’une économie développée favorisent la défection au détriment de la prise de parole ; mais l’importance croissante des biens de consommation durable qui nécessitent une grosse mise de fonds exerce une influence en sens inverse de la première.
Mais l’alliance entre défection et prise de parole est difficile. Jusque là, Hirschman a posé des fondements théoriques. Là, il observe les choses concrètement, action qui était au début de sa démarche comme il l’explique dans la préface. Avec l’exemple des chemins de fer nigérians, il montre qu’en dépit d’une concurrence active, l’administration du rail s’était avérée incapable d’apporter le moindre correctif à certaines de ses insuffisances les plus manifestes. Hirschman explique que la défection n’avait pas l’effet d’avertissement qu’elle a d’ordinaire car la direction ne se préoccupait pas outre mesure des pertes de revenus. La prise de parole ne fonctionnait pas car les clients les plus insatisfaits, qui auraient eu le plus de raison de protester, étaient les premiers à abandonner les chemins de fer pour s’adresser aux transports routiers. Le second exemple qu’il prend est celui des écoles publiques et privées. Les parents qui sont le plus attentifs à la qualité de l’enseignement, donc ceux qui seraient le plus susceptibles de prendre la parole, sont ceux-là même qui risquent d’être les premiers à faire défection en cas de défaillance de l’école publique. L’auteur s’interroge : se peut-il que les acheteurs qui font défection lorsque les prix montent ne soient pas les mêmes que ceux qui en font autant lorsque la qualité baisse ? Avec ces deux exemples, Hirschman se situe dans l’induction. Il va partir d’exemples précis pour tenter de confirmer ou d’infirmer ses hypothèses de départ.
L’auteur étudie ensuite la situation où la concurrence vient renforcer le monopole. Le rôle de la prise de parole au sein d’une organisation est assimilable à l’exercice d’un contrôle démocratique fondé sur l’interaction des opinions et des intérêts. Un des meilleurs manière de faire pression sur une organisation est de la menacer de faire défection pour passer à une organisation rivale. L’auteur analyse que souvent, la concurrence, loin de brider les monopoles comme elle devrait le faire, leur apporte un regain de vitalité en les débarrassant des plus encombrants de leurs clients. Pensons également au Japon : la difficulté de trouver un lieu d’exil convenable a beaucoup contribué à enseigner aux Japonais les vertus du compromis. Dans les pays d’Amérique latine, par contre, la possibilité de l’exil est toujours offerte.
Au chapitre VI, l’hypothèse de l’auteur évolue : « Nous avons admis par hypothèse que tous les consommateurs portaient le même jugement sur l’évolution de la qualité, même si tous n’y étaient pareillement sensibles. Nous pouvons maintenant abandonner cette hypothèse. » (p.102) Le prix et la qualité sont deux domaines différents, celui du subjectif et de l’objectif . Quand le pris d’un produit baisse, tous les consommateurs s’en réjouiront. Mais quand la qualité « baisse », certains trouveront au contraire le produit plus à leur goût. La sensibilité à la défection et à la prise de parole varie suivant le type d’organisation considéré. Quand les deux jouent un rôle important, il s’agit de la perle rare, du cas où les membres peuvent à la fois faire défection et être expulsés.
Il est temps pour l’auteur de s’interroger sur le loyalisme comme stimulant de la prise de parole. Encore une fois, il montre que dans sa démarche, il confronte souvent les termes au profit de sa démonstration. Page 124, il pose la question suivante : « Il est évident que le loyalisme freine la tendance à la défection ; peut-on dire qu’en même temps il favorise le recours à la prise de parole ? ». Après une courte démonstration, il conclut que oui. Le loyalisme n’a pas pour seul avantage d’amener certaines personnes à demeurer plus longtemps au sein des organisations auxquelles elles appartiennent et à y prendre la parole avec plus de détermination et d’esprit d’invention qu’elles ne le feraient sans cela. L’auteur a montré que le recours à la prise de parole est d’autant moins probable que la défection est plus facile. Continuant dans sa progression, l’auteur fait apparaître que la possibilité de la défection vient renforcer l’efficacité de la prise de parole. Donc, la défection réduit la fréquence de la prise de parole mais en accroît la vigueur. Le loyalisme, est le concept qui permet de sortir de l’alternative binaire entre défection et prise de parole. Mais au fil des pages, l’auteur revient sur ses propos tenus sur le loyalisme. Jusqu’alors, il l’avait présenté comme une force qui, en venant freiner la défection, renforçait le rôle de la prise de parole et fournissait ainsi aux firmes et aux organisations la possibilité de prévenir le risque d’une défection massive ou prématurée. Mais le loyalisme n’est pas toujours si bénéfique. L’auteur a pris soin de vérifier s’il n’existait pas de situations qui venaient infirmer sa découverte. Il existe plusieurs procédés pour encourager le loyalisme : établir des droits d’entrée élevés et pénaliser lourdement la défection. Cette théorie est appliquable aujourd’hui aux procédés auxquels ont recours les opérateurs téléphoniques. Il existe des sanctions encore plus fortes dans le cas de la famille, la tribu, la nation, la communauté religieuse : l’excommunication, la diffamation systématique ou encore la privation de tous les moyens de subsistance. L’auteur en vient au cas du boycott. Il s’agit d’un acte qui combine les deux mécanismes de la défection et de la prise de parole. C’est une abstention temporaire, sans passer par un autre fournisseur.
Le pénultième chapitre évoque la prise de parole et la défection dans la tradition américaine. La défection jouit d’une position tout à fait privilégiée dans la tradition américaine, et pourtant il existe un nombre limité de situations dans lesquelles elle est totalement exclue. Les Etats-Unis se sont développés parce que des millions d’hommes ont préféré la défection à la prise de parole. Hirschman cite Louis Hartz qui a décrit cette situation. Il fait référence aux hommes révolutionnaires qui ont fait le choix de quitter l’Europe. Il existerait un cas propre à la tradition américaine ? Cela signifierait que le reste de l’ouvrage fait référence à des lois générales ? Ce projet semble un peu ambitieux. L’auteur a des présupposés. Sa démonstration a pour cadre une société où des échanges s’opèrent contre de l’argent. Or, ce n’est pas le cas partout. Et peut être que dans d’autre lieux et d’autres époques, le rapport à la défection et à la prise de parole était différent.
L’auteur conclut en faisant le point sur les limites de son étude. L’équilibre optimal entre défection et prise de parole serait un idéal jamais atteint. Dans les premiers chapitre de livre, ce sont surtout des situations dans lesquelles la défection faisait obstacle à la prise de parole qui ont été rencontrées. La défection se voyait assigner une importance excessive en tant que moyen d’aider une firme ou une organisation à recouvrer l’efficacité d’un premier fléchissement. Hirschman a montré que dans certaines circonstances la prise de parole pouvait constituer un instrument valable de redressement et qu’elle méritait d’être encouragée par des mécanismes institutionnels appropriés. Par souci d’équilibre, l’auteur a également traité la situation inverse caractérisée par l’absence totale de défection. Mais autant l’auteur fait le point sur son étude, autant il s’attarde bien peu sur sa méthode.

Qu’en est il de la grille d’analyse de l’auteur et de manière plus générale, de sa méthode ? Une des originalités de l’approche d’Hirschman est son caractère pluridisciplinaire. Défection et Prise de parole se fixe en effet comme objectif la réconciliation de l’économie et de la science politique.  Hirschman n’hésite pas non plus à convoquer la psychologie ou la biologie pour étayer ses thèses. Il critique parfois les concepts de base de l’économie classique, en raisonnant en terme d’organisation et non d’entreprise, en reconnaissant que le monopole peut être un élément plus dynamisant que la concurrence, en constatant que la protestation est plus facile dans des structures plus atomisées . Cette méthode lui permet d’appliquer sa théorie à de nombreux exemples, qu’ils soient économiques, historiques ou sociaux. Il vérifie également ses théories en tenant compte de l’aspect diachronique (la durée) et aussi synchronique (la simultanéité).
La démarche de l’auteur est hypothético-déductive. Mais les sciences humaines ont leurs limites : irrationalité, multiplicité des représentations, difficultés à généraliser, impossible neutralité. Parfois, la démarche empirique de l’auteur peut sembler gênante. Les lois qu’il énonce pourraient être facilement falsifiées par des contre exemples. A partir d’anecdotes, il forme des règles mais cette méthode est un peu utopique et Hirschman aurait dû plus faire attention aux limites. Pourquoi n’y a t il ni entretiens ni statistiques ? Ce livre semble être plus un essai qu’un livre de recherche. En sciences humaines, on fait plus appel à la causalité qu’à la loi. Or, dans le ton qu’emploie l’auteur, on peut avoir comme impression que tout ce qu’il dit coule de source.
Comment l’auteur vérifie-t-il ses hypothèses ? Les explications sont de plusieurs types. Tout d’abord, causales (les consommateurs s’en vont car c’est trop cher). Ensuite, actancielles (quel est l’impact de la défection et de la prise de parole). Et enfin, structural (les liens entre les différents systèmes tels que l’économique et la politique). En revanche, il ne fait guère appel aux modes d’explication fonctionnels et herméneutiques.  Il s’attache plus à la causalité externe qu’interne, voyant les liens qui peuvent exister entre différents systèmes.
Dans son étude, l’auteur explique l’importance de surmonter les passions et les préjugés qui règnent de part et d’autre pour être à même d’observer comment fonctionnent ensemble deux mécanismes, dont l’un relève typiquement du marché et l’autre de la politique, et de voir s’ils peuvent coexister harmonieusement en se renforçant l’un l’autre ou si, au contraire, ils s’opposent et s’annulent l’un l’autre. Une étude attentive de l’interaction des forces en présence montrera que les instruments de l’analyse économique ne sont pas inutiles pour éclairer certains phénomènes et vice versa. L’auteur espère montrer aux politiciens la valeur pratique des concepts économiques et aux économistes la valeur pratique des concepts politiques. Mais il ne se détache guère de ses propres conviction. Son oeuvre est bien celle d’un libéral convaincu et il est dommage que ses présupposés idéologiques interfèrent avec sa réflexion.
Page 114, l’auteur écrit « un parti sera plus souvent tenté de prêter l’oreille aux protestations émanant de ceux de ses membres qui sont hostiles à l’indécision de son programme que de miser sur les avantages que pourrait lui procurer l’assouplissement de ses propositions, avantages qui restent du domaine de la conjecture ». Mais est-ce toujours vrai ? Actuellement, en politique, il semble, pour certains partis, que la gauche souhaite prendre des électeurs indécis à la droite, et la droite, des électeurs indécis à la gauche.
Selon l’auteur, le caractère impensable de la prise de la défection, loin de réprimer la prise de parole, tendent à l’encourager. « C’est dans doute la raison pour laquelle les groupes traditionnels dans lesquels la répression ne porte que sur la défection se sont avérés beaucoup plus viables que ceux qui imposent des droits élevés tant à l’entrée qu’à la sortie » (p. 153). Mais est-ce toujours vrai ? Prenons le cas de l’ex URSS. Sous Staline, il était impensable de quitter le parti, tout comme il était très mal vu d’arrêter d’applaudir en premier un discours du petit père des peuples. Dans un régime de dictature, la prise de parole n’est pas nécessairement encouragée.
Hirschman énonce que les parents qui envisagent de faire passer leurs enfants de l’école publique à l’école privée risquent d’aggraver encore par leur acte de détérioration de l’enseignement public. « En réfléchissant sur les conséquences possibles de la décision qu’ils envisagent, ils renonceront peut-être à la prendre, soit pour des raisons d’ordre social, soit même en raison de leur intérêt personnel » mais y pensent-ils seulement ? C’est ce pas un peu utopique de songer que chaque parent a fait ce cheminement dans sa tête lorsqu’il s’agit de réfléchir à l’école où il va aller ?
Page 168, Hirschman fait référence aux jeunes qui organisent  leur vie en marge de la société et explique que « le mécontentement suscité par l’ordre social ambiant engendre la fuite plutôt que le combat » et que « les insatisfaits désertent la société et cherchent à créer leur propre monde. Pourtant, on peut voir dans ses pratiques marginales une forme d’intégration de la société. Lorsque des syndicats mettent en place des zones de gratuité, chacun est libre d’y déposer des objets ou d’en prendre, qu’il fasse partie ou non du groupe. Les ensembles ne sont probablement pas si cloisonnés que semble le dire l’auteur.
Hirschman ne prend pas en compte que l’individu ou le groupe protestataire face à l’organisation ou au parti contre lequel il proteste. Il ne prend pas en compte les vecteurs qui transmettent les éléments déclenchant la protestation, ni la manière dont la protestation va être représentée à l’ensemble de la société. Qu’en est-il par exemple des médias ? D’autre part, Hirschman ne prend en compte que de manière superficielle l’idéologie et les croyances. Son analyse se borne à étudier les mobilisations rationnelles. Dans son chapitre sur le loyalisme, il souligne ainsi que le loyaliste reste toujours rationnel dans la mesure où son attitude témoigne de l’idée que le bien l’emporte toujours sur le mal. Il ne montre pas comment l’engagement peut modifier la perception et le comportement même du militant. Il oublie l’aspect émotionnel et celui de l’engagement. Il aurait pu pousser sa réflexion plus loin.
Ces lacunes tiennent sans doute au fait que malgré des ouvertures louables, la méthodologie reste celle d’un économiste. Dans le dernier chapitre, des tableaux récapitulatifs sont proposés au lecteur. Mais encore une fois, n’est-ce pas une vision un peu trop cloisonnée des choses ? De plus, était-il nécessaire de répéter encore une fois des propos qui pendant tout le livre sont plutôt redondants ? Mis à part les graphiques et les études sur les élasticités, le mouvement général de l’ouvrage se présente, en effet, comme une discussion des hypothèses fondant les concepts centraux, mais idéaux, de l’analyse. Par exemple, la réflexion portant sur les conditions d’efficacité de la prise de parole au début du chapitre VI, a pour point de départ la transformation de l’hypothèse selon laquelle tous les clients portent la même opinion sur le produit qu’ils consomment. Hirschman ne raisonne, par ailleurs, sur aucun terrain auquel il aurait été confronté, mis à part le cas du Nigeria qui lui sert de point de départ. Il réfléchit en voulant rationaliser des expériences particulières et uniques.

Malgré ses limites  ce modèle apparaît néanmoins très fécond. Sa portée universelle suggère, dans une visée plus ambitieuse, une véritable relecture de l’histoire du capitalisme occidental : celui-ci peut être en effet analysé comme une alliance entre la prise de parole permise par le pluralisme politique et la défection organisée par le marché concurrentiel. En partant de cette grille, Hirschman parvient à une grande richesse d’interprétation. Aussi son ouvrage trouvera-t-il écho au-delà du cercle des économistes, chez les politologues et les sociologues. Il sera aussi critiqué par ces derniers pour son économisme car être loyal, protester, ces choix ne peuvent être réduits à un arbitrage coûts contre avantages. C’est oublier le rôle des idéaux, des croyances et des affects dans l’engagement.

Posted by Alexandra Giroux

Les revues : du support papier au support numérique

Suite à l’arrivée des nouveaux médias tels que la télévision ou Internet, les revues ont dû se redéfinir et envisager des stratégies d’innovation pour avoir encore une place dans l’Espace Public. Actuellement, l’édition d’un texte peut être réalisée sur un support papier mais aussi sur un support numérique. Ce dernier support est actuellement de plus en plus favorisé, et cela, pour trois raisons : l’accroissement de l’utilisation d’Internet, l’augmentation du prix des revues papier et le désir des auteurs de pouvoir publier simplement. Remue.net, Cybergéo ou encore EspacesTemps.net sont quelques avatars des nombreuses publications disponibles en ligne. Ces revues ont le choix entre deux stratégie éditoriales : soit elles décident de se démarquer totalement de leurs aînées soit elle décident au contraire de s’en rapprocher. Cinq schémas peuvent alors être adoptés : la publication intégrale et immédiate, la mise en ligne différée, le développement d’éditions spécifiquement électroniques, la mise en ligne comme valeur ajoutée ou la mise en ligne patrimoniale.

Quelle que soit la solution choisie, le résultat est le similaire, en l’occurrence des documents deviennent  disponibles très rapidement, partout dans le monde. Mais faut-il considérer ce nouvel outil comme un risque qui menace notre liberté d’écrire, de penser et de réfléchir ? Ou bien au contraire faut-il y voir un pas de plus vers l’utopie borgesienne de la bibliothèque de Babel, vers une bibliothèque d’Alexandrie contenant tous les textes jamais écrits, tous les livres jamais publiés ? Les revues en ligne sont assez récentes dans l’histoire des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Nous devons donc nous les approprier et savoir en tirer tout ce qu’elles peuvent nous offrir. Des travaux sur ce sujet datant de bien avant l’an 2000 montrent que dès cette période, le potentiel de ces publications sur Internet était pressenti. Chaque jours, les pratiques évoluent, se redéfinissent et nous sommes arrivés à un stade où nous sommes prêts à lire des revues en ligne.

Ces publications électroniques sont tout d’abord l’occasion de suppléer un manque du côté du papier. Le déclin des revues dites « traditionnelles », en France, qui s’est accéléré au milieu des années soixante-dix, à l’époque où la télévision faisait son entrée massive dans les foyers, tient en partie à son mode de diffusion. Alors que les moyens d’information audiovisuelle sont à portée de la main, il faut sortir pour aller acheter le journal ou attendre, si l’on est abonné, la tournée du facteur. La revue en ligne change la donne car elle est accessible directement sur un ordinateur, depuis chez soi, pour peu que l’on ait une connection à Internet. Certains noteront le problème de la dépendance à la technique mais elle est à relativiser. Lire une revue en ligne dans un train est déjà possible pour les utilisateurs qui peuvent connecter leur ordinateur sur leur téléphone mobile. Dans quelques années, il est fort probable que le wifi par satellite devienne le mode de connection le plus utilisé. Ainsi, si l’on écarte les éventuelles pannes, il serait possible de se connecter quasiment partout et à tout heure, et accéder ainsi à une information de manière très facile, pour peu que l’ont ait accès à une prise de courant ou que son ordinateur ait une batterie.

Pierre Bourdieu, pour parler de l’édition qui vise la rentabilité immédiate, recherche les gros tirages, d’une durée de vie éphémère, utilise l’expression de « champ de la grande production ». Il s’agit donc de s’interroger sur la possibilité pour cette dernière de laisser de la place au « champ de production restreinte » qui édite des ouvrages à faible rotation, conçu pour le long terme et pour un public souvent spécialisé. Les revues en ligne sont une tactique au sein de la stratégie éditoriale. Si les rayons des libraires sont plein à craquer, si les subventions sont difficiles à obtenir, si communiquer  équivaut pour un noyé à tenter de sortir la tête de l’eau, alors l’édition en ligne peut être une solution. Reste à s’interroger sur les conséquences de ce changement éditorial, à commencer par l’impact que cela pourra avoir sur le type de lectorat.

L’arrivée de ce nouveau type de publication provoque des bouleversements envers ceux qui avaient avant uniquement contact papier. Le libraire aura moins de revues perdues dans les rayons, sous les nouveautés. Le journaliste aura un accès facilité à l’information. L’éditeur n’aura plus la question du choix financier à faire, face à une publication non rentable. La bibliothèque gagnera en stockage et en recherche d’occurrence. Les revues en ligne sont aussi intéressantes pour les universitaires : ils publient plus facilement et ont un accès plus aisé aux travaux de leurs confrères, même si l’institution privilégie encore le papier.

Pour mieux connaître les lecteurs de revues en ligne, une étude qualitative a été réalisée à Jussieu, dès 1999, afin d’établir une grille indicative des utilisateurs de revues en ligne. Quatre profils types ont pu être définis : le surfeur, le rameur, le conservateur et le rat de bibliothèque. Le surfeur a un environnement favorable à l’usage des revues électroniques : il a un bon équipement informatique, peu de bibliothèque de proximité, a un bon statut social et aime Internet. Le rameur est lui aussi à l’aise avec l’informatique mais son statut est moins élevé, son matériel informatique est moins bon et il a des bibliothèques proches dans son entourage : son environnement favorise moins l’accès aux revues en ligne. Le conservateur a un bon équipement informatique, un bon statut, peu de ressources proches mais il est très attaché au papier : peu expérimenté, il pense qu’un apprentissage de l’outil informatique serait une perte de temps et il a un rapport quasi fétichiste à la revue. Le rat de bibliothèque habite près d’une bibliothèque et a un matériel informatique insuffisant : tout concourt pour lui au fait de préférer se tourner vers le papier. Ces catégories ne sont bien sûr pas cloisonnées. Elles permettent simplement d’avoir une vision générale des types de lecteurs de revues en ligne. Dans tous les cas, ils sont confrontés au quotidien à plusieurs supports.

Les écrits relèvent actuellement de trois formes coexistante : le manuscrit, l’imprimé ou l’électronique. Ces trois modes de diffusion ne sont pas nécessairement concurrents mais plutôt complémentaires. Le lecteur peut sembler déstabilisé en passant de la lecture de la revue papier à la revue en ligne mais souvenons-nous que cette modification des usages a été assez similaire lors du passage du volumen au codex. Une fois établie la domination du codex, la logique de sa matérialité at été intégrée dans la construction des oeuvres : ce qui auparavant était rouleau est devenu livre. De la même manière, la lecture se faisait avec le volumen en « déroulant » la feuille alors qu’avec le codex, on « tourne » des pages. L’électronique invite également à redéfinir la construction de la revue : on déroule page HTML ou le PDF, on peut cliquer sur les liens hypertextes, ré-invantant les notions de « linéaire » et « séquentiel » propre au support papier. Comme l’explique Jean-Yves Mollier, « dans ce monde textuel sans frontières, la notion essentielle devient celle du lien, pensé comme l’opération qui met en rapport les unités textuelles découpées et qui ainsi conduit la lecture. » Christian Vandendorpe explique ajoute à ce propos que « l’expérience de la lecture et de l’appréhension du texte ne sont pas du même ordre selon qu’elles s’effectuent à partir d’un livre, d’un écran d’ordinateur, d’un livre électronique ou, demain, d’un codex numérique ». Dans le cas d’une revue en ligne avec hypertexte, le butinage souvent est préféré à la lecture approfondie. Le copier-coller et les sauvegardes ou mises « en favori » de site remplacent la mise en couleur du papier par les marqueurs fluo.

La problématique des revues est en lien avec ce que Boltanski et Chiapello appelaient la « coopétition », c’est-à-dire un mélange entre la coopération et la compétition. Que publier en ligne pour aider les autres sans pour autant qu’ils ne nous devancent ? Vaut-il mieux publier un contenu sur papier ou sur format électronique ? Dans le cas de revues scientifiques, obtenir les publications de résultats des autres passe par partager aussi les résultats de son travail. Mais publier un contenu riche et intéressant est aussi un moyen pour une petite revue de gagner en visibilité et d’acquérir un intérêt pour les plus grands. L’intérêt de la revue en ligne est qu’elle est très facile d’accès et de consultation, dès lors que l’on a accès à une ordinateur. Mais certaines revues proposent également un contenu payant. Il peut s’agir des derniers numéros, des archives ou d’articles uniquement consultables en ligne.  Souvent, les revues en ligne ont auparavant été des revues papier : il faut tenir compte de cet état de fait pour que le site valorise cela, le complète, le prolonge. Les revues peuvent ainsi choisir une mise en ligne intégrale des archives ou bien fixer une période de restriction durant laquelle la mise en ligne du texte intégral d’un numéro est différée. Au terme du délai fixé, l’ensemble des articles devient librement accessible en ligne, et le numéro concerné peut connaître une seconde vie. Il est normal qu’une revue ayant une longue histoire souhaite valoriser ce passé par la publication de numéros anciens ou épuisés. Mais la numérisation rétrospective est une oeuvre techniquement difficile, coûteuse en moyens humains et informatiques.
Le texte numérique est intéressante dans le sens où il se rapproche du schéma de fonctionnement de la pensée humaine. Grâce au lien hypertexte, l’internaute est libre de choisir de se concentrer sur tel ou tel aspect d’un texte, tout comme dans son imaginaire, il réfléchirait à une chose donnée plutôt qu’à une autre. Le format papier ne permet pas de consulter aussi facilement ce qui nous intéresse. C’est en ce sens que la revue électronique est intéressante : dans un contexte professionnel, la navigation est très rapide et aisée, au gré du désir de l’utilisateur. Roger Chartier parle de « nouvelle matérialité du texte » : l’usager est confronté à une nouvelle manière d’évoluer dans un texte, butinant, suivant les pointeurs, se redirigeant sans cesse vers ce qui l’intéresse, le préoccupe – que ce soit des notes de bas de page ou des sources. Chercher une occurrence précise devient également bien plus aisé que dans un texte papier, grâce à l’outil « rechercher dans la page », intégré au navigateur. Le texte figé sur le papier tel que nous le connaissions prend une autre dimension. Nous créons notre parcours mental, suivons les possibles, guidés seuls par notre esprit.

Les revues en lignent cherchent actuellement à acquérir une meilleur visibilité. Pour cela, elles ont recours à des portails comme Revues.org, Cairn, Ent’revues ou encore Persée. L’avantage de ce type de portail est qu’il offre une visibilité tout en garantissant la préservation de l’image et de l’autonomie éditoriale. Mais la performance technique ne suffit pas à faire un projet de communication et de société. Le risque, en individualisant la communication, est d’avoir des difficultés par la suite à renouer avec une aventure collective. La notion de communauté est importante car si tout le monde publie mais que personne ne lit, la revue en ligne ne sert à rien, sinon à flatter l’ego des auteurs qui trouveront une occurrence supplémentaire lors de leurs séances d’egosurfing. Le problème n’est pas nouveau : Voltaire au siècle des Lumières ou même Alain Finkielkraut dans les années Lang s’insurgeaient déjà devant « l’armée de graphomanes ». Diderot disait même des publications se multipliant que « tous ces papiers sont la pâture des ignorants, la ressource de ceux qui veulent parler et juger sans lire ». Ce n’est pas parce que la technique facilite  la publication, que pour autant n’importe qui qui écrira sera un génie. Cela n’empêche que les revues en ligne sont de plus en plus lues. Le site Revues.org a vu sa fréquentation multipliée par dix de 2001 à 2004. Au-delà de l’intérêt du lecteur, ce phénomène s’expliquant aussi par une augmentation du nombre de personnes ayant accès au haut débit et un plus grand nombre de ressources disponibles en ligne.

Face aux nouvelles possibilités offertes par l’édition en ligne pour les revues, il convient de ne témoigner ni d’un enthousiasme hâtif ni d’une naïve utopie. C’est à chacun de nous de réinventer sans cesse nos manières de lire et d’écrire, compte tenu de ce nouveau support. Il ne faut pas laisser passer cette opportunité historique, où l’accès au savoir est facilité. L’édition en ligne doit montrer ses capacités réelles et sa capacité à endiguer la crise que connaît l’édition classique. Car nous sommes prêts à lire des revues en ligne. Certes, il convient de rester prudent face au danger d’une culture qui ne passerait que par la technique, ce qui augmenterait notre dépendance à la machine. Mais les revues en ligne matérialisent l’espoir que pour chacun, apprendre pourrait se définir par sa capacité à chercher, trouver et intégrer des informations glanées sur la toile. Elles se dirigent vers une complémentarité, une hybridation et un inter-fécondation des supports textuels. Le temps est venu de considérer positivement les publications électroniques mais elles doivent être un complément au support plus traditionnel que nous connaissons, pas un remplacement. A présent, c’est aux portails et aux revues elles-même de nous donner des garanties pour que l’institution reconnaisse la légitimité de ce type de documents. C’est aussi aux informaticiens de proposer des supports encore plus maniable et agréables pour convaincre ceux d’entre-nous qui sont encore réfractaires. Mais par dessus tout, c’est la communication qui prime. Il faut « faire bien et faire savoir », car pour lire une revue en ligne, il faut déjà être informé que cela existe.

>> Mémoire “Les Revues : du support papier au support numérique”

Posted by Alexandra Giroux

David Le Breton et son livre “La peau et la trace”

Dans nos pratiques corporelles actuelles, l’eidos est entamé. La plasticité du corps étant devenue un lieu commun, on change la forme, le morphe, sans qu’il ne s’agisse seulement d’une métamorphose de l’apparence, problématique occidentale liée au progrès. L’individu est celui qui ne peut être divisé, le corps libéré est un critère de distinction nous poussant à penser que l’identité sociale prime, n’étant plus seulement l’assignation à une identité intangible. Le corps se fait décor. Un rapport particulier est instauré à la technique, dans une posture qui n’est pas nature. Dans La peau et la trace, David Le Breton porte un regard sur les signification et valeurs que revêtent les marques corporelles pour les jeunes générations ainsi que sur le cheminement inédit des marques corporelles. L’auteur appliquant démarche méthodologique herméneutique, tente de comprendre les pratiques des usagers, grâce à plus de quatre cent entretiens avec les personnes concernées. Dans un premier temps, nous nous interrogerons  sur la sémantique de la peau, résultante d’un bricolage identitaire. Puis, nous essayerons de comprendre comment la trace corporelle prend entièrement place dans la modernité.

Aussi incongru que cela puisse paraître, la peau a une dimension sémantique. L’homme la marque, joue, pose sa trace, dans une forme de bricolage identitaire. La nature nous a donné un soi corporel qui nous définit physiquement. Modifier le soi, c’est opérer une rupture du déterminisme social, c’est une opposition à sa culture d’appartenance.  Le corps est selon l’auteur une « matière première à modeler selon l’ambiance du moment ». Réhabilitant l’idée de dissociation entre corps et esprit, l’Homme contemporain voit son corps comme le lieu de « mise en scène de soi ». On transforme, on manipule ce corps dont nous sommes locataires, héritiers, pour nous l’approprier voire nous le réapproprier. On bricole, au sens où l’entend Michel de Certeau cette proposition plastique qui nous est offerte, tentant de tendre vers une forme de design corporel, du body building au body art. Se contenter du corps que l’on a devient obsolète quand on peut en faire un matériau qui donne sens. Il est comme insuffisant, inachevé ; il est également à portée de main, prêt à recevoir les marques culturelles. La trace sur la peau est de plus en plus courante : tatouage, piercing, stretching (élargissement du trou du piercing), scarifications, cutting (cicatrices ouvragées grâce à un scalpel), branding (cicatrice en relief), burning (brûlure délibérée réhaussée de pigments), peeling (retrait de la surface de la peau), implants et caetera. On joue avec sa peau comme on joue avec la mort, la marque faisant parfois partie d’une difficile construction de soi. Cela n’empêche pas pour beaucoup d’autres personnes d’avoir une vision ludique et décorative de ces traces.
Que faut-voir dans ce désir de marquer la peau ? Certainement pas les anciennes valeurs négatives que l’on attribuait précédemment aux modifications corporelles. Le tatouage n’est plus réservé aux prisonniers, aux marins ou encore aux prostituées. La modification n’est ni un désir d’affirmer sa singularité, ni un effet de mode : elle change l’ambiance sociale et devient un moyen de séduction, comme tout autre pratique culturelle. L’écart des générations est tel que certains parents ne comprennent pas que la modification corporelle  peut être plus une manière de s’intégrer, de s’embellir, plutôt que de le stigmatiser. Marquer le corps peut être une forme d’enveloppement au sens où l’emploi Kaufmann. La peau est notre frontière au monde, la marque en est prothèse, surface protectrice, démonstration d’un style en présence. L’individu est scripteur de ses limites.

Cette modification de la peau a une signification qui peut aller du rite de passage à la démarche artistique. Il s’agit de remplacer des limites de sens qui se dérobent par une limite sur soi, une butée identitaire qui permet de se reconnaître et de se revendiquer comme soi. Le signe tégumentaire est, chez l’adolescent en mal de reconnaissance, entre enfance et âge adulte, à travers le marquage du corps, un moyen de s’affirmer, de couper le cordon ombilical, de marquer un moment important de la vie sur le corps. Notre peau porte notre histoire, ce que nous voulons renvoyer comme image. Le tatouage à l’aine, qui a un côté érotique du fait de son emplacement, reste énigmatique est n’est dévoilé qu’à certains. Parfois, le jeune entre dans cette démarche de manière transgressive, c’est à dire qu’il va s’opposer volontairement aux codes parentaux dans le but de susciter chez eux une réaction. La marque symbolique est apaisante, elle ritualise le changement. De part la mondialisation, l’arrivée à une forme de village globale, l’identité est difficilement rattachable à une culture ou à un langage cohérent. Elle est patchwork, glanage, collage. Mais le t-shirt du Che, le piercing à l’arcade ou le tatouage tribal ne sont finalement qu’un uniforme pour le jeune qui avaient comme idée première de se démarquer. Problématique anomique, le corps est symbolisé et parfois même, nié. Ou bien l’usager incorpore ce qui pourrait devenir une norme sociale, l’appropriation du corps, de manière culturelle, par mimétisme de l’image. Ce que Freud appelle l’idéal du moi devient le moi idéal. Il n’y a pas de norme naturelle mais des normes sociales.
Certains artistes subliment ce mal identitaire. via le body art, le design corporel, la performance. Bob Flanagan, performer, transforme la douleur de sa maladie en plaisir grâce au BDSM. Orlan se fait poser des implants sur la tête. Gina Pane, figure majeure de l’art corporel, s’incise le corps dans le cadre de ses performances. Le corps devient matériau à remanier, à recréer. Il est isolé, mis à l’écart du sujet, de la théorisation. Les avancées scientifiques pourraient nous mener vers des modifications de l’essence, concernant la génétique voire même la naissance via le clonage ou encore l’utérus artificiel. Le corps de l’artiste est le lieu des signes, tout comme celui de la personne lambda qui veut affirmer son existence aux yeux des autres mais optera peut être pour des moyens moins radicaux via des signes réversibles ou non. L’art contemporain s’est accaparé le corps comme emblème du self par excellence.   L’artiste réinterroge ce corps où l’interiorité est un effort constant d’extériorité.  La question que pose l’artiste au-delà du corps est celle du sujet dans notre monde contemporain.

La trace corporelle prend entièrement place dans la modernité, s’inscrivant dans une forme d’individualisme. La marque contemporaine a une visée d’individualisme et d’esthétisation, à l’inverse de la marque des sociétés traditionnelles, qui s’inscrivait dans une filiation. Les motifs choisis n’ont pas toujours un sens universel et ils renvoient parfois à des références personnelles. La culture ambiante fonctionnant comme un vaste supermarché, la création individuelle s’amplifie, en riposte, aussi étonnant que cela puisse paraître. Via cette situation de design corporel, la modification matérielle du corps produit une nouvelle identité, notamment par le moyen de la sensation. Dans la société contemporaine, puisqu’il n’y a plus de rite de passage, on met à l’épreuve le corps. A l’inverse de l’ascèse, on veut éprouver une sensation pour avoir le sentiment d’exister dans un monde anesthésié. L’investissement voire le sur-investissement du corps est corolaire à la désagrégation du lien social. Le corps devient fin en soi, monde en miniature, modifiable à souhait.
Le corps est il décevant ? Comment marquer qui je suis, entre l’ipséité, la mêmeté et l’altérité, concepts développés par Ricoeur ? A partir de quand la barque de Thésée n’est elle plus la barque de Thésée ? Pour l’hypermatérialisté, je suis la matière qui me compose, l’identité personnelle est égale à l’identité numérique. Mais lorsqu’il y a modification, même si l’identité numérique est modifiée, l’identité personnelle est conservée. Le corps devient dans cette quête de soi un matériau sursignifiant. La modification de soi est en lien avec l’individualisme. Au nom de sa pertinence sociale, nous sommes tentés de nous former une identité, dans une spirale de narcissisation indéfinie du corps. L’identité fabriquée bien qu’individuelle a aussi une portée visant l’inclusion, la communication. La marque, même si elle est marque d’individualisme, nous relie aux autres, à une communauté flottante de personnes arborant les mêmes modifications. L’auteur note néanmoins l’importance qui est souvent trop accordée au mythe des « tribus ». Modifier son corps est aussi une façon de se démarquer. Si le piercing au labret devient une mode, peut être perdra-t-il son sens pour les précurseurs qui cherchaient la distinction. Dans le monde contemporain, le corps est signe de séparation, à l’inverse d’autres sociétés traditionnelles, où il relie l’Homme à ce qui l’entoure. Comme l’écrit Le Breton, « Le corps de la modernité est donc sous l’égide de la séparation ».

Mais ce texte a également ses limites. Par la marque, on voudrait être remarqué. Mais est-ce toujours vrai ? Certaines personnes ne se reconnaissent pas après un régime ou une opération de chirurgie esthétique et développent des problèmes psychologiques. Si l’image corporelle n’est pas en adéquation avec le schéma corporel, la modification est un échec. Beaucoup de gens refusent également des schémas corporels tels que la vieillesse. Modifier son corps, en prendre possession, peut être un acte de narcissisme, ou un manque de confiance en son image. On pense que tout passe par le corps conte tenu de l’importance accordée à l’image dans notre société. Changer l’image corporelle change-t-il la vie ? La métamorphose a également des limites dont David Le Breton ne tient pas assez compte, même s’il évoque succinctement le fait que la souveraineté personnelle soit limitée.  La loi, la bioéthique cadrent nos actions : on ne peut pas faire ce que l’on veut avec les embryons congelés. La morale freine aussi certaines actions même si certains ont des pratiques morales au-delà du juridique, d’où le développement des communautarismes. La religion codifie également l’usage du corps : le tatouage profane est interdit par le christianisme.
Le Breton évoque les traces réversibles et de celles qui marquent le corps sans rémission. Mais du corps naturel au culturel, il y a des paliers sur lesquels aurait pu s’attarder l’auteur. La modification de l’usage est l’appropriation d’un nouvel habitus potentiel. La modification du soi concerne la rupture, l’innovation. Enfin, la mutation, irréversible, consiste à créer une identité, à s’interroger sur la problématique du genre. Certaines modifications sont provisoires : l’épilation, la teinture, la flagellation,… Mais d’autres sont définitives : la vasectomie, la trépanation, l’avulsion des dents,… Ces marques du corps sont aussi probablement une recherche de spiritualité, Le corps n’est plus symbolique mais individuel. Il n’est plus cadré par la religion. La trace, souffrance, douleur, est effort transcendé, quasi sublimation au sens freudien du terme. Mais jusqu’à quel point peut-on transformer son corps ? Le post-humanisme s’oppose à la bioéthique. Faut il se libérer du déterminisme naturel comme le dit Kant, est-ce la fin de l’Homme pour le post-humain ? Ou bien la dignité de la nature est une valeur, faut-il refuser l’instrumentalisation de l’Homme, instaurer des normes particulières ? L’identité n’est plus substantielle, elle ne forme plus un tout.

Les modifications, forme radicale de communication, affirment une singularité individuelle dans l’anonymat démocratique. On ne veut pas passer inaperçu mais on garde ses distances, déodorant en poche, et piercing à la narine. L’homme métamorphosé n’est pas meilleur que l’homme naturel, qui n’est d’ailleurs qu’un mythe. Le naturel n’est pas synonyme de bon. Mais n’y a-t-il pas d’autres moyens d’exister que l’utilisation pathologique du corps ? Comme une preuve d’engagement, changer son corps, être changeable, mobile, sans réfléchir aux conséquences, c’est aussi dire de manière voilée que l’on est prêt pour le libéralisme.

Posted by Alexandra Giroux

Rencontre avec Amélie Nothomb

Les rencontres du livre sur la place proposaient mercredi 24 janvier à l’Opéra une conférence en présence d’Amélie Nothomb. Les plus chanceux d’entre vous on reçu dans leur boîte aux lettres un carton d’invitation au texte prometteur : « Le phénomène Nothomb, international, fascine la plupart du temps, irrite parfois, mais ne laisse personne indifférent ». Heureusement, la rencontre valait un peu plus que cette petite phrase multi-usage. Certes, il y a six ans, quand Amélie Nothomb était venue pour la première fois, Françoise Rossinot lui avait posé quasiment les mêmes questions, mais l’auteur répond toujours avec autant de patience et d’humour.

Amélie Nothomb est beaucoup lue par les adolescents, probablement parce qu’elle évoque le malaise identitaire. Si certains critiquent cela, elle s’en fiche : « les critiques ne seront jamais aussi méchants que ma grand-mère ! » A 17 ans, alors que cette dernière la rencontrait pour la première fois, elle lui a en effet dit « eh bien ma petite, j’espère que tu es intelligente car tu es vraiment très laide ».

Dans « Biographie de la faim », elle écrit « la faim, c’est moi ». Elle a appris à lire toute seule, toute petite, dans « Tintin » : c’est une bonne méthode, ça peut servir. Une faim qui la pousse à 3 ans à lire la Bible – Jésus est un héros que l’on peut facilement aimer -  et à 6, à dévorer le dictionnaire. A 9 ans, elle découvre « Les Misérables ».

De part le métier de son père, ambassadeur de Belgique, elle déménage de nombreuses fois, vivant successivement au Japon, en Chine, aux Etats-Unis, au Bengladesh, en Birmanie et au Laos. A 12 ans, en Birmanie, pays où tout le monde meurt de faim, elle se fait violer et sombre dans l’anorexie, acte considéré là-bas comme immoral et indescant, quand on a les moyens de manger. Sa maladie a duré deux ans, neuf ans si l’on compte le temps où il faut réapprendre à manger. Buvant des litres d’eau avant de se faire peser, elle aurait voulu qu’on lui dise qu’il y a moyen de s’en sortir. A présent, c’est elle qui peut en témoigner. A 17 ans, elle découvre Nietzsche et le surhomme : « tout ce qui ne m’a pas tué me rendra plus fort ». Un livre salutaire pour elle, « qu’est-ce que je dois être forte » se dit-elle.  Quelque chose qui l’a autant aidé que de traduire « l’Illiade et l’Odyssée », du grec – langue synthétique, au français, même si ce n’est pas donné à tout le monde. L’anorexie faisait tout fondre, même le cerveau. Le Diable est celui qui sépare. Manger sépare le corps et l’esprit. L’écriture est une couture pour les ressouder.

Le rituel d’écriture d’Amélie est connu. Quatre heures, réveil. Un demi-litre de thé très fort du Kenya. La tête explose et la théine est rejetée en encre bic cristal bleu, sur des cahiers d’écolier. Le cycle d’écriture dure quatre heures. S’en suit la correspondance avec les lecteurs. Son bureau ressemble à celui de Gaston Lagaff. La réponse se fait sur le critère de qualité de la lettre et d’effondrement de la pile. Elle reçoit beaucoup de petits cadeaux, si bien qu’elle se dit parfois « Amélie, tu dois manger du chocolat », sinon, il n’y a plus de place.

Ses romans sont toujours courts. « Une chose si atroce ne peut pas durer trop longtemps » déclare-t-elle. Elle ne fait pas exprès. C’est biologique. Ses grossesses durent trois mois. L’avantage est qu’il est facile de relire ses ouvrages pour le plaisir. Peut être qu’un jour il y aura une mutation génétique de la grossesse. Françoise Rossinot espère juste qu’il n’y aura pas de ménopause littéraire.

Amélie Nothomb raconte qu’elle est tombée enceinte de son dernier roman, « Journal d’Hirondelle » suite à une anecdote réelle.  Une « colombe du saint esprit » était entrée dans son appartement, s’est coincée derrière la télévision et est morte (Amélie n’avait-elle pas dit ne pas regarder la télévision ? Est-ce parce qu’elle est si dangereuse ?) Etait-ce du chamanisme, la graine du livre commençait à germer, l’auteur était devenue un instant oiseau, voyant Amélie lui courir après pour la sauver.

« Journal d’Hirondelle » est une histoire d’amour dont les éléments auraient été mélangés par un fou. Tous les livres d’Amélie sont d’ailleurs des histoires d’amour qui ne disent pas leur nom. Celle de son prochain livre finira bien nous confie-t-elle. Ou tout du moins, c’est son interprétation.

L’interview se finit par un petit questionnaire à la Bernard Pivot.
Mot préféré ? Pneu.
Mot détesté ? Hormone.
Drogue préférée ? Le thé.
Son préféré ? La porte qui s’ouvre quand on a attendu longtemps le retour de l’être aimé.
Son détesté ? Le tableau qui grince.
Juron préféré ? Foutre ciel.
Métier le plus horrible ? Comptable.
Désir de réincarnation ? Eponge.
Si Dieu existe, il dirait à Amélie… « Si j’avais eu un enfant, j’aurais voulu qu’il soit comme vous ».

La rencontre a été suivie d’une séance de dédicace sur place avec la participation de la librairie « A la Sorbonne ». De nombreuses personnes n’ont pas hésité à faire longuement la queue, dans l’espoir de repartir avec un gribouillage personnel de l’auteur voire même, un peu de rouge sur la joue. Il fallait en profiter : elle ne fait plus les salons du livre, bonté pour les écrivains qui sont à côté d’elle et que personne ne vient voir.

Posted by Alexandra Giroux

Ruwen Ogien contre le moralisme personnel

La pornographie définit toute production – écrit, dessin, peinture, photographie, film, spectacle – qui vise à provoquer l’excitation sexuelle. Souvent, elle est considérée comme blessante ou dégradante pour la dignité de la personne, en raison de la présence explicite ou implicite d’éléments de contrainte, de violence physique ou psychologique, de mépris ou de déséquilibre de pouvoir. Dans de nombreux pays, sa diffusion est soumise à la loi, par un âge minimum requis ainsi que des espaces et des moments bien définis. Ainsi, la pornographie entretient des liens étroits avec la question de la morale. Dans son ouvrage, Penser la pornographie, Ruwen Ogien s’intéresse au rapport entre ces deux notions. A travers son étude, il définit le concept d’ éthique minimale. Comment envisager la pornographie autrement qu’à travers tous les clichés et les aprioris que nous en avons ? A la lecture de ce texte, quelques éléments de compréhension sont apportés au lecteur. Quelle est la justification de la stigmatisation de la pornographie par la société ? Dans cette guerre métaphysique et morale, comment Ogien nous exhorte-t-il à aller contre le moralisme personnel ?

Alors que l’idée de l’érotisme est de suggérer, de montrer l’âme à travers les corps personnifiés, la pornographie a un but totalement opposé : gros plans sur les organes génitaux, vulgarité – il s’agit de susciter les satisfactions brèves du consommateur. Face à la pornographie stigmatisée, Ruwen Ogien pose le concept d’éthique minimale. Conception qui propose de réduire la morale à trois concepts. Selon l’auteur, de nombreux libéraux devraient s’en remettre aux trois principes suivants : neutralité à l’égard des conceptions substantielles du bien, principe négatif d’éviter de causer des dommages à autrui et principe positif qui nous demande d’accorder la même valeur aux voix ou aux intérêts de chacun.
L’éthique et la morale sont deux concepts différents. La morale a une connotation religieuse, elle comporte une notion de contrôle imposée de l’extérieur, elle porte sur le bien et sur le mal et crée des obligations. L’éthique quant à elle est laïque, comporte une notion d’auto-contrôle, part de l’intérieur de la personne, porte sur le positif et le négatif, elle nous fait réfléchir et nous responsabilise.
Le juste et le bien sont également à différencier. Le juste a une dimension collective alors que le bien renvoie à la personne, à l’effet que la pornographie pourrait avoir sur l’individu.
Souvent, les détracteurs de la pornographie mettent en avant qu’elle va contre la dignité de l’homme. Porterait elle atteinte à notre qualité de personne humaine en nous présentant comme des objets ? Selon l’auteur, il s’agit d’une autre manière de parler d’ « outrage aux bonnes moeurs » ou de « troubles à l’ordre public ». La pornographie est vue comme « réifiante », « objectifiante » et « déshumanisante ». Mais au fond, qui est réifié ? Les personnages ? Les catégories représentées ? Les spectateurs ? Est-il au moins vrai que la pornographie réifie ? Si ce postulat est vrai, en quoi est-ce un problème ? Les acteurs ne peuvent être considérés comme objets puisqu’ils ne répondent pas aux critères d’absence d’autonomie, d’inertie, de violabilité, de possession et d’absence de subjectivité. Ils répondent seulement aux critères de fongibilité et d’instrumentalité. L’auteur explique que « pour un kantien, le traitement comme objet peut être acceptable tant que l’autonomie (ou le consentement) n’est pas niée ».
Si tant est que la pornographie objectifie, est-ce nécessairement un mal ? N’est ce pas au contraire une force qui lui permet de s’inscrire dans un important mouvement intellectuel ou artistique contemporain ?  Sur quelle nuisance se base-ton alors pour condamner la pornographie ?

Ce genre cinématographique auraient selon certains des effets immédiats et durables, sur  le problème de l’émancipation de la femme et sur la protection des enfants. Dans notre époque post soixante-huitarde, l’idée que la femme pourrait être un objet est violemment critiquée. Au fond, qu’il s’agisse de la femme ou de l’Homme, le problème est le même. Les corps présentés dans la pornographie ne peuvent être considérés complètement comme des objets et s’ils le sont, ce n’est pas un argument suffisant pour s’y opposer. Qu’en est-il des enfants ? La pornographie leur est interdit alors que dès treize ans ils sont considérés comme assez responsables pour aller dans des centres de correction et dès quinze ans, ils ont la majorité sexuelle. Pourquoi la pornographie ne leur serait accessible qu’à partir de dix-huit ans ? Probablement qu’elle n’intéresserait pas les tous petits et si elle intrigue les plus grand, où est le mal à vouloir satisfaire cette curiosité ? Lorsque le double cryptage a été recommandé à la télévision, pour la diffusion, au delà du comportement « laxiste » des parents ou de l’Etat, c’est le comportement des jeunes qui a été dénoncé. Au lieu de parler d’une génération violente et sans repère, ne vaudrait-il pas mieux valoriser les principes de liberté de s’informer, d’éducation dans l’autonomie et de refus du traditionalisme ?
L’auteur se propose de revenir sur trois points. Une préférence peut être injuste ou répugnante mais pourquoi le serait-elle plus si c’est un enfant qui l’exprime ? Ensuite, il explique qu’il pourrait exister des raisons normatives de défendre l’idée que « la pornographie ne doit pas détenir le monopole des moyens de satisfaire [sa] curiosité sexuelle » mais aussi des raisons du même genre de ne pas l’interdire complètement aux jeunes. Enfin, il pose la question de savoir quel prix nous sommes prêts à payer, en terme de liberté publique pour « épargner » les enfants.
Ces trois reflexions le mènent à la question des droits de l’enfant où il confronte « illégal » à « psychologiquement traumatisant » et les « dommages psychologiques aux « dommages idéologiques ». Les progressistes y sont vivement critiqués puisque dans côté, ils considèrent les enfants responsables juridiquement et sexuellement, et de l’autre, la pornographie leur est interdite. Ogien commence par prendre l’exemple des impôts : il est illégal de ne pas les payer mais ce n’est pas pour autant que le percepteur risque d’être traumatisé psychologiquement. A l’inverse, une rupture n’est pas illégale mais elle peut avoir de forts dommages psychologiques. Peut être est-ce en suivant l’opinion publique ou les moeurs que le législateur a interdit qu’un message pornographique soit diffusé s’il risque d’être vu par des mineurs. Il instaure une règle mais qui peut démontrer qu’elle est liée à un désir de prévenir des dommages psychologiques ? Le lien entre la vision de ces images et les éventuels traumatisme est-il si net ? Certes, il y a des émotions immédiates comme l’excitation ou le dégoût mais qui a prouvé qu’il y aurait des « atteintes durables à l’identité personnelles » par exemple ? Des expériences sur des enfants semblent inconcevables du point de vue de la morale, probablement car elles seraient considérées comme « violentes » même si encore une fois, l’existence de liens entre pornographie et violence est à démontrer.
Une tendance encore plus désastreuse consisterait selon l’auteur, à confondre le psychologique et l’idéologique. Dire que la pornographie encourage à dissocier les sentiments et la sexualité n’est pas un problème psychologique authentique. C’est simplement la défense d’une idéologie conventionnelle. Et de toute façon, dissocier sexualité et amour est-il plus grave que de dissocier sexualité et procréation ?

Au fond, dans ces guerres métaphysiques et morales, Ogien se positionne contre le moralisme personnel. Il fait même état de situations où le sexe est légitimé. Si l’on condamne le traitement froid du corps, il faudrait également s’en prendre aux sciences naturelles, aux documentaires et à une grande part des arts plastiques. Le corps pouvant être lui aussi un médium, nombreux sont les réalisateurs ayant montré explicitement dans leurs films des représentations répondant stylistiquement aux critères de la pornographie. Il suffit de penser à Lars von Trier, Catherine Breillat ou encore Bruno Dumont. Est-ce pour autant que leurs oeuvres ont moins de valeur ? Question rhétorique, évidemment que non. Certains films pornographiques peuvent d’ailleurs même être élevées au rang d’oeuvres, comme par exemple le film Lilith où Ovidie est réalisatrice. Dans ce film, l’héroïne a une psychologie importante à saisir pour la compréhension du film. Psychologie nécessaire et bien plus que dans des documentaires d’information ou d’éducation sexuelle : là, les sexes ne sont que sexes ! Sur de grandes chaînes familiales comme « Planète », on peut voir des sexes en activité sans même savoir à qui ils appartiennent.
Alors pourquoi ces discours de protection ? Se positionner contre la pornographie, n’est-ce finalement pas une manière de vouloir se préserver soi-même et la société ? Les pornophobes, avant de vouloir protéger leurs enfants ne voudraient-ils pas se protéger personnellement ? Dans ce cas là, la pornographie est une affaire plus privée que publique. Si ces réactions sont du pur moralisme, elles sont injustifiées du point de vue de l’éthique minimale. Vouloir faire des zones réservées à la pornographie dans les villes consisterait de la même manière à la ghettoiser, la stigmatiser. De même, quelles sont les motivations des associations dites de protection de la famille ou religieuses ? L’argument des enfants n’est-il pas un prétexte pour censurer des messages qui ne plaisent pas à ces personnes mêmes ? Les combats de ces associations peuvent même aller contre l’art ultra conceptuel. Pourquoi ces mêmes associations ne sont pas si virulentes lorsque des enfants sont victimes cette fois de pédophilie par les prêtres ? Les enfants seraient alors un prétexte pour combattre « la bête moderniste ou progressiste ».

Il convient pour finir de s’interroger sur la rigueur méthodologique d’Ogien. Lorsque l’auteur évoque la stylistique des film et leur fin, il écrit « fin de toute façon bâclée et incroyablement bien-pensante dans de nombreux films, à ce que disent les plus courageux qui ont eu la curiosité de les examiner ». Est-ce un trait d’humour ou laisse-t-il supposer que lui-même n’est jamais arrivé à la fin d’un film pornographique ? Cela voudrait-il dire qu’il écrit un essai sur un sujet qu’il ne connaît finalement même pas entièrement ? De plus, souvent, il part d’exemple précis et uniques pour expliquer son idée. L’induction est-elle le meilleur moyen pour son argumentation ? Il prend par exemple le cas d’un psychiatre spécialisé dans le développement psycho-sexuel qui affirma qu’en vingt cinq années de pratique, il n’avait jamais été confronté à des problèmes psychologiques provenant de l’exposition à la pornographie. Est-ce parce que ce médecin n’a pas rencontré de tel cas qu’effectivement ils n’existent pas ? Quand il écrit « aucun jeune, je suppose, ne s’est retrouvé aux urgences médicales après avoir vu un film ou lu un livre pornographique », on a envie de lui demander sur quoi il base ses suppositions. S’il s’était un peu plus renseigné sur le sujet, il aurait constaté qu’aux urgences, les médecins sont parfois confrontés à des cas bien étranges comme des objets tranchants coincés dans des cavités intimes. Probablement que l’idée de cette pratique n’est pas tombée de nulle part.
Des approximations sont également     présentes dans son texte. Ogien écrit, en parlant du lien entre sexe et amour, « Les jeunes d’autrefois qui, dit-on, ne séparaient pas ces choses ont-ils eu une vie sexuelle et amoureuse d’adulte plus belle, plus épanouie ? » Dit-on ? Qui est « on » ? Et de quels jeunes parle-t-on ? De quelle époque ? S’agit-il des jeunes gens qui était mariés tôt par leurs parents, ensemble, dans le seul but de capitalisation de la propriété ? Dans ce cas la réflexion de l’auteur est contestable.
De la même manière, une autre réflexion manque un peu de rigueur : « Personne ne pense à interdire la vente de bière ou de pastis sous le prétexte que les enfants risquent d’ouvrir une bouteille quand leurs parents sont au travail ou à l’hypermarché ». Justement, l’auteur a tort car la vente d’alcool est soumise à une législation stricte : certaines enseignes n’ont pas le droit d’en vendre après vingt-deux heures et dans un bar, il faut être âgé d’au moins seize ans pour consommer une boisson alcoolisée. La comparaison n’est donc pas pertinente.

A travers ce texte, Ogien montre comment il est nécessaire de repenser la pornographie, au-delà de nos a prioris qui nous incitent à la condamner radicalement. Même si l’auteur ne prend jamais clairement position, il montre que les arguments des pornophobes sont facilement contestables. La pornographie est plus une affaire privée qu’une affaire publique. Nous devons envisager notre rapport à elle de manière individuelle. Si certains la considèrent comme dangereuse, elle peut aussi être pour d’autres un élément d’épanouissement comme le montrent les recherches actuelles des porn studies aux Etats-Unis.

Posted by Alexandra Giroux

Mell – « C’est quand qu’on rigole » – Sortie le 24 septembre 2007

Mell, 24 ans, 32 dents et un troisième album qui sort le 24 septembre. Ses plaies, c’est du passé, elle vous fait le coup de la panne et voilà dans votre auto radio C’est quand qu’on rigole. Produit par le label Mon Slip, l’album culotté est aux couleurs sanseverinesques du fait de la collaboration d’Hervé Legeay et Gipi Cremonini, guitariste et contrebassiste du chanteur jazzy.

La jeune nancéienne souffle sur les nuages, l’émotion à fleur de plume. Pour cet album réalisé par Christian Olivier, Mell s’est essayée à la musique mais aussi au texte. Elle écrit des mots crus, les crache dans un petit micro et nous fout la trique.

Le son très « scène » de l’album confirme que c’est là que la jeune chanteuse révèle au mieux son talent. Sa prestation scénique au festival « Alors ! Chante… » de Montauban édition 2007 a d’ailleurs été récompensée par le « Prix Félix Leclerc de la chanson », ce qui lui offre son laisser-passer aux Francofolies de Montréal, en 2008.

A ceux qui voudraient voir la pile électrique sur scène, rendez-vous sur http://www.myspace.com/mellturbo pour le détail des dates. Pour les pantouflards, il vous reste son prochain single, « Sans parapluie », pour faire du bien à vos oreilles. Une chanson parfaite pour septembre et un album idéal pour la rentrée !

>> Zicmu – Rentrée 2007

Posted by Alexandra Giroux

La fabrique du père Noël

Dans la cave sombre, humide (et en plus noire), les petits lutins chinois fabriquent les cadeaux du père Noël. Le big boss qui doit bien penser à son entreprise a eu l’idée de la délocalisation il y a quelques années et il en est ravi. Il avait bien pensé à prendre des étudiants à mi temps mais l’UNEF était vite intervenue et de toute façon, ils étaient trop ramollis par l’absorption de cabanis et n’étaient pas productifs. Les aspirateurs des petites filles ne marchaient pas, les roues des voitures des garçons étaient montées à l’envers. Le 26, le service après vente s’était mis en grève alors le Père Noël il a dit « plus jamais ça ».

Les rennes doivent être prêts pour le jour J. Ils ont un éleveur spécial qui leur donne des croquettes avec de la vitamine B pour qu’ils aient le poil brillant. Ils ont chacun leur box et sont traités encore mieux que les chevaux qui courent à Maisons Laffitte. Chacun d’eux a un nom drôle, original et/ou cocasse : « Star Academy », « Sourire des blés » ou encore « Poppers and gum ».

Au sommet du Mont Crumpit, le Grinch, son chien Max et leur fidèle serviteur le Bestiaire SM préparent un plan pour empêcher le père Noël de distribuer les cadeaux à tous les enfants du monde. Mais à Chouville, une petite fille au coeur pur, Cindy Lou, aimerait en savoir un peu plus sur celui qu’on présente partout comme un monstre ainsi que sur ses deux acolytes. Si ces gens n’aiment pas Noël, peut être est-ce parce qu’ils sont mal dans leur peau et que sous leur allure de durs ils cachent une âme qui souffre ? La petite fille gravit courageusement le mont et explique aux trois compères que de toute façon il faut aimer les gens et qu’il fassent fi de leur apparence qui leur déplaît : la vraie beauté est celle du cœur.

Les derniers jours avant Noël ressemblent à ceux qui précèdent le bouclage de Bestiaire : stress, nuits blanches et faible tension. Heureusement, Papa Noël qui a tout plagié sur Eddy et Brice organise des « red night ». Tous ses amis y sont invités et généralement, en fin de soirée, les convives sont dans un état encore plus affligeants que celui des habitués du Totem. Le Père Fouettard en profite pour être soumis face à St Nicolas qui se transforme en maître dominateur. Il aurait aussi bien invité tous les enfants du monde qui ont été sage mais depuis que son pote de Neverland a eu des problèmes avec la justice, il fait des soirées plus private.

Que serait le père Noël sans la mère Noël ? Ressortez vos bouquins d’histoire, vous comprendrez qu’elle a autant d’importance que Marie Antoinette envers son mari. Et puis le 24, il faut que l’homme que tous les petits attendent cartonne. Alors son épouse qui est une bobonne soumise lui cuisine des pâtes (ce sont des sucres lents), lui repasse son costume et le parfume à la lavande (c’est tellement chic) et bien sûr elle n’oublie pas de le border le soir avec en bonus une petite gâterie car « turlute avant d’aller au lit fait passer bonne nuit ».

Posted by Alexandra Giroux

Les chiens aboient seulement contre ceux qu’il ne connaissent pas

« Je n’ai jamais réussi à définir le féminisme. Tout ce que je sais, c’est que les gens me traitent de féministe chaque fois que mon comportement ne permet plus de me confondre avec un paillasson. » Rebecca West

Il est bien loin le temps où tante Huguette brûlait son soutien¬gorge pour affirmer sa liberté. Aujourd’hui, les choses ont changé et quelle femme irait brûler son Wonderbra ? Sans remonter jusqu’aux dessins explicites des grottes de Lascaux, c’est du Danemark et de la Suède que proviennent les origines de la révolution sexuelle moderne, dès la fin du XIXe siècle (1). Mais il règne dans la société actuelle une sorte d’hypocrisie qui voudrait que la pornographie et le sexe en général ne soient acceptables comme revendiqués que pour une partie des gens ; les femmes, en l’occurrence n’en feraient pas partie. Pour beaucoup d’entre elles, avoir une sexualité libérée est impossible puisque rien que la masturbation est honteuse pour le sexe faible. C’est ce que dénoncent les post¬féministes, réelles partisanes du « jouissez sans entraves ». La pornographie est de manière générale assez mal vue par la société alors qu’en est¬il lorsqu’elle est faite par et pour les femmes ?

Héraclite écrivait que « les chiens aboient seulement contre ceux qu’il ne connaissent pas ». Dans l’opinion publique, la pornographie a mauvaise presse mais n’est ce pas car elle est mal connue ? Parfois, il semble nécessaire de mettre certaines choses au clair, comme le constate l’actrice et réalisatrice Ovidie dans son livre Porno Manifesto (2). La pornographie n’a rien à voir avec la pédophilie. Les films pornographiques ne sont pas des snuff movies. Les acteurs ne sont pas des drogués. Beaucoup de femmes ont exercé longtemps ce métier (afin d’éviter une longue liste, retenons simplement les vingt cinq années de bon et loyaux services d’Anne Sprinkle). L’actrice de porno n’est pas une prostituée. La pornographie n’est pas responsable des viols et autres crimes. Les acteurs de porno n’ont pas besoin des services des militants antipornographie qui souvent ne connaissent rien à ce métier et n’y voient que de la dégradation. L’expression de « marchandisation du corps » revient régulièrement dans la bouche de ces personnes mais après tout, en quoi une actrice de théâtre par exemple vend¬elle moins son corps qu’une actrice porno ? Cette idée puritaine de « don de soi » est hélas encore de rigueur. Alors d’où viennent ces idées reçues et ces critiques infondées sur le milieu de la pornographie ? L’accumulation des clichés dits porno chics, que ce soit dans les rues ou les magazines ne participent¬ils pas à l’overdose quasi générale face au X ?
Raffaëlla Anderson, dans son livre Hard (3) lève le voile sur le milieu du X, relatant sa mauvaise expérience. Il convient de préciser qu’il ne s’agit que d’un témoignage et qu’il ne peut à lui seul refléter l’avis prédominant dans le métier. « Le matin, tu te lèves, tu te fourres pour la énième fois ta poire de lavement dans le cul et tu nettoies l’intérieur. Tu réitères jusqu’à ce que ça soit propre. Rien que ça, ça fait mal. [...] Après quoi, tu te retrouves sur un set et tu suces, tu cambres. On te traite de salope, au nom de l’excitation, et puis quoi encore ? Rien ne vaut une telle souffrance. Même pas l’argent que t’y gagnes » confie¬t¬elle. Tout au long du livre, l’ex¬hardeuse décortique la façon dont on tourne les films X et remarque notamment l’absence de sécrétions féminines, la peur de la saleté de l’anus de la femme ou encore le tabou de l’homosexualité masculine (alors que les scènes lesbiennes sont courantes (4)).

On reproche également souvent à la pornographique son point de vue phallocentrique. Pourtant, un chercheur australien qui a décortiqué huit cent scènes pornographiques nuance ce propos. C’est ce que révèle un article d’Allan McKee paru en novembre 2005 dans Journal of Sex Research (5). Il liste quelques points importants revenant dans toutes les vidéos qu’il a vu. Les femmes prennent plus l’initiative du rapport sexuel que les hommes. Elles pratiquent souvent la position de l’amazone (car pratique à filmer ?). Elles s’expriment plus à la caméra que les hommes et sont donc plus enclines à prendre une position de pouvoir et à l’exploiter pour s’exprimer. Même si les orgasmes féminins ne représentent que 15% de tous ceux qui sont filmés, ces derniers sont plus souvent le fruit de pratiques telles que le cunnilingus, la masturbation ou l’usage de godemichés, que d’une pénétration vaginale. Selon ce sociologue, les femmes ne seraient pas plus que les hommes traitées comme des objets.

Le féminisme des années soixante et soixante¬dix est¬il le résultat d’une prise de conscience libératrice ? Ovidie affirme que non (6). Elle soutient l’idée que cela n’a été qu’une nécessité économique, les femmes devant sortir de leur foyer pour consommer. Si le temps est pris par le travail, c’est un bon moyen pour exiger le droit à posséder un lave¬vaisselle… Ce féminisme ne serait il alors qu’un faux féminisme ? N’existerait¬il pas un post féminisme permettant à la femme de s’épanouir plutôt que de passer du statut de travailleuse à celui de consommatrice ? Car même le plaisir apparaît comme un bien de consommation : combien de fois, combien de temps, combien d’orgasmes ? Comme s’il existait un quota jouissance et que la pornographie n’était en fait que l’image de l’idéologie dominante.

Quelle alternative trouver alors ? Le féminisme pro¬sexe semble apparaître comme une solution tentante. Il ne s’agit pas d’un mouvement. Ce terme est purement descriptif et appelé par certains « activisme du plaisir », « post¬porn¬modernisme » lorsque cela concerne un cadre artistique, ou encore « sex work activism » pour les métiers du sexe. Il existe depuis la fin des années soixante¬dix et revendique la liberté sexuelle. A la base, il était composé de femmes qui considéraient que tout ce qui avait trait à la sexualité, y compris le cinéma porno, ne devait pas être détenu uniquement par les hommes. C’est la raison pour laquelle, dès 1981, des femmes américaines ont commencé à réaliser et produire des films pornographiques incluant leur conception de la sexualité. Dans une interview pour le site Internet The Ticket (7) , Ovidie explique que « la tâche du féminisme pro¬sexe n’est pas d’affirmer qu’il est nécessaire pour toutes les femmes d’aimer la pornographie. Mais en tant que mouvement de libération, il est de son devoir de lutter contre ceux qui prônent la censure. A partir du moment où la pornographie n’est pas exposée dans la rue, où elle ne passe pas aux heures où les enfants regardent, et où elle est produite de manière légale entre adultes consentants, il n’y aucune raison de l’interdire. L’intérêt du féminisme est de ne pas laisser cette pornographie uniquement aux mains des hommes Pour illustrer ce courant, il est possible de faire référence au personnage biblique de Lilith, première femme d’Adam qui refusa de se soumettre à lui. (Ce nom est aussi celui d’un film d’Ovidie, hélas assez médiocre, même si les intentions de départ ¬plaire aux deux sexes ¬étaient bonnes.) Une des revendications fondamentale du féminisme pro¬sexe est que la libération de la femme ne pourra se mettre en place sans sa libération sexuelle. Ce courant refuse de se battre pour l’égalité hommes femmes car cela signifierait que l’on diviserait les individus en deux catégories, oubliant les transsexuels et autres transgenres. Le rôle du féminisme ne devrait pas être de se positionner en gendarme, garant des bonnes mœurs et de l’idéologie dominante. Et puisqu’il doit s’interroger sur la sexualité, il ne peut en aucun cas passer à côté de sa représentation sur support visuel, en l’occurrence la pornographie. Certains féministes sont allés jusqu’à développer une pornographie explicitement féministe, à travers des travaux de cinéma pornographique ou de vidéos d’éducation sexuelle.

Parmi les femmes pornographes et autres féministes pro¬pornographie, nous retiendrons quelques noms. Annie Sprinkle est une ancienne actrice de porno avec en tête la ferme idée que le sexe est une chose positive et qu’il faut propager ce message. Dans les années soixante¬dix, elle expérimente des modes de jouissance dits extrêmes en affirmant que tout le monde a le droit au plaisir, même les handicapés, représentés de façon très minoritaires dans les films pornographiques. A travers sa filmographie, elle montre que l’éjaculation féminine existe réellement, joue avec son sang menstruel ou encore part à la recherche du point G de ses partenaires en effectuant des fist fuckings. Ces pratiques lui ont d’ailleurs valu d’être punie par la justice américaine. Plus tard, elle décide de se lancer dans l’art et participe même à des performances. Dans Public Cervix Annuncement, le spectateur peut regarder à l’intérieur de son vagin à l’aide d’un spéculum. « I wanted to prove that there are no teeth inside there » affirma¬t¬elle. En 1992, elle réalise The Sluts and Goddesses, a video workshop or How to be a sex goddess in 101 easy steps.« Slut », « putain » littéralement, est à prendre dans son sens positif. Selon elle, les insultes relatives au sexe doivent être réintégrées dans notre langage puisqu’il s’agit d’un domaine d’épanouissement. Dans ce film didactique, Annie Sprinkle enseigne aux femmes la façon de se libérer sexuellement en pratiquant ce qu’elle appelle des « sex exercises ». Son objectif est de déculpabiliser les femmes d’être femmes.

S’il y a bien une autre femme qui vise la réhabilitation du plaisir féminin, c’est Betty Dodson. Dans son livre Sex for one, the joy of selfloving (8), elle fait une éloge de la masturbation. En effet, cette dernière a longtemps été taboue et elle reste encore un sujet délicat, même si dans les pensionnats, les adolescents ne sont pas obligés de s’endormir avec les mains au dessus de la couverture. Dans l’anti Œdipe (9), Deleuze démonte la théorie de Freud. Ce dernier prétendait que les femmes qui avaient des orgasmes par stimulation clitoridienne étaient immatures à l’inverse de celles qui avaient des orgasmes dits vaginaux, qui elles étaient de vraies femmes. Le clitoris est assez mal connu voire a des connotations négatives. Et pourtant, Betty Dodson dit qu’il faut apprendre à l’aimer, à être « cunt positive » pour réemployer son expression. Au fil de ses recherches, elle a découvert que de nombreuses femmes n’aimaient pas leur sexe. C’est pour cela qu’elle a décidé de réaliser des croquis de vulves en s’appuyant sur des modèles réelles, afin de les montrer à ses élèves. Se connaître et s’aimer et une première étape pour prendre du plaisir. Selon elle, la masturbation peut aussi bien être pratiquée seule qu’en couple – une des possibilités du safe sex. Ensuite, libre à chacun de faire travailler son imagination. Téléphoner à son conjoint, se faire passer pour un homme sur un chat,… les situations qui permettent la masturbation sont multiples ! On peut retrouver l’influence de Betty Dodson dans beaucoup d’autres travaux de femmes féministes pro¬sexe, qui continuent à la considérer comme une importante référence en matière de sexologie.

La liste des féministes pro sexe est encore longue… Candida Royalle est une réalisatrice de films « sensuellement explicites » pour les femmes. Ovidie défend régulièrement dans les médias son métier et son choix de l’exercer. Dorrie Lane a pour credo « viva la vulvalucion !» et est fondatrice de l’Internet Vulva Univesity. Scarlot Harlot exhibe sans complexe dans des films pornographiques son corps de plus de cent kilos. Puzzy Power, à la manière de Lars Von Trier a crée un « dogme » sur ce que les femmes veulent voir ou ne pas voir dans un film pornographique. Maria Beatty (10) réalise des films fétichistes lesbiens où la jouissance est autant sexuelle qu’esthétique. Natacha Merritt (11) photographie la femme avec une forte puissance érotique, sublimant son plaisir. La liste est encore longue, ce qui va à l’encontre du cliché qui prétend que la pornographie est essentiellement et uniquement destinée aux hommes.

En 1989 se crée à Londres le FAC (Feminists Against Censorship), dans le but de lutter contre la censure. Les membres prennent le parti de soutenir la pornographie, en réaction aux autres groupes dit féministes qui la condamnent. Jusqu’en 2000, en Grande¬Bretagne, n’étaient autorisé que le matériel érotique dit « pink », c’est¬à¬dire souvent des nymphettes en culotte blanche et à la sucette à l’anis. La revendication du FAC est que les femmes ont¬elles aussi le droit d’apprécier la pornographie. Or, la loi ne leur a donné accès qu’à une pornographie qui ne s’adresse pas à elles et les a empêchées de produire leur seul matériel sexuel. Ce groupe de pression semble avoir eu de l’influence sur la décision du gouvernement de lever l’interdiction de la production de matériel pornographique en Grande¬Bretagne. En Amérique, le FFE (Feminists for Free Expression) est un groupe quasi similaire, composé essentiellement de femmes auteurs, docteurs, sexologues, professeurs et artistes performers. Betty Friedan, auteur et membre du FFE déclare « to suppress free speech in the name of protecting women is dangerous and wrong ». La censure est donc le pire ennemi du féminisme. Les trois terrains de lutte sont l’art, Internet et la pornographie. Selon le FFE, le matériel sexuel permet de faire évoluer la pensée et d’aider certaines personnes à développer leur épanouissement sexuel. Désolidarisés du mouvement féministe répressif, ils diffusent des discours libérateurs et même du matériel sexuel.

Alors pourquoi une si mauvaise image du sexe et de la pornographie ? Notre héritage judéo¬chrétien nous fait bondir devant la moindre image porno chic entraperçue dans les médias. Et pourtant ce n’est pas ça la pornographie. La vraie et bonne pornographie est celle que l’on trouve dans des lieux réservés aux adultes. Elle peut être très épanouissante, autant pour les hommes que pour les femmes. Alors que les Etats¬Unis ont des chercheurs qui travaillent sur les porn¬studies, la France reste frileuse. Les gender studies, parfois jugés comme trop extrêmes peuvent décrédibiliser le mouvement féministe. Beatriz Preciado (12) réhabilite le plaisir anal universel et Valerie Solanas (13) rêve de castrer tous les hommes. Sont¬elles sérieuses ou s’agit¬il d’une provocation pour faire avancer les mentalités ? Un point crucial est néanmoins soulevé quand ces recherches plaident pour un féminisme qui ne se contente pas de dénoncer les inégalités entre ces deux catégories, hommes et femmes, mais qui, dans une perspective queer, se propose de les déconstruire. C’est seulement à ce prix que, quels que soient notre sexe biologique et nos sexualités, les identités sexuelles, complexes et variables, pourront se libérer de modèles essentialistes générateurs de frustrations et d’inhibitions. De plus, pour atteindre le plaisir, hommes et femmes devraient tout simplement ne plus avoir une attitude consommatrice face à la jouissance. L’orgasme n’est pas un but en soi et nous devrions tout simplement nous concentrer sur notre corps, celui de l’autre et sur les sensations. Libre à chacun de pimenter sa vie sexuelle avec du matériel ou non. Dans Sexe et pouvoir de Véronique Poutrain, l’auteur explique que le sadomasochisme serait une façon pour les couples hétérosexuels de reproduire la relation de dominants dominés, effacée dans notre société. Mais rappelons des études de Margaret Mead (14) : l’asservissement de la femme et surtout culturel. Libre à elle de s’épanouir sans la contrainte de la domination. Et tant mieux si l’onanisme devant un John B. Root en est le moyen.

>> Vhszine – La Pornographie et ses débordements


(1) Glynn Thomas, 1970, La pornographie danoise, Paris, Editions Georges Fall.
(2) Ovidie, 2004, Porno Manifesto, Paris, La Musardine.
(3) Anderson Raffaëlla, 2003, Hard, Paris, Le livre de poche.
(4) Jacques Zimmer (sous la direction de), 2002, Le cinéma X, Paris, La musardine.
(5) Journal of Sex Research http://www.sexscience.org/publications/
(6) Ovidie, 2004, Porno Manifesto, Paris, La Musardine.
(7) The Ticket http://www.theticket.be/
(8) Dodson Betty, 1996, Sex for one, the joy of selfloving, Three rivers press.
(9) Deleuze Gilles, 1972, Capitalisme et schizophrénie, l’anti¬oedipe, Paris, Editions de minuit.
(10) Beatty Maria, 2003, The Black Glove & The Elegant Spanking, Bleu production.
(11) Merritt Natacha, 2000, Digital Diaries, Köln, Taschen.
(12) Preciado Beatriz, 2003, Kontrasexuelles Manifest, B Books.
(13) Solanas Valerie, 2005, Scum manifesto, Paris, Mille et une nuits.
(14) Mead Margaret, 2001, Moeurs et sexualité en Océanie, Paris, Pocket.