Posted by Alexandra Giroux

Rencontre avec Amélie Nothomb

Les rencontres du livre sur la place proposaient mercredi 24 janvier à l’Opéra une conférence en présence d’Amélie Nothomb. Les plus chanceux d’entre vous on reçu dans leur boîte aux lettres un carton d’invitation au texte prometteur : « Le phénomène Nothomb, international, fascine la plupart du temps, irrite parfois, mais ne laisse personne indifférent ». Heureusement, la rencontre valait un peu plus que cette petite phrase multi-usage. Certes, il y a six ans, quand Amélie Nothomb était venue pour la première fois, Françoise Rossinot lui avait posé quasiment les mêmes questions, mais l’auteur répond toujours avec autant de patience et d’humour.

Amélie Nothomb est beaucoup lue par les adolescents, probablement parce qu’elle évoque le malaise identitaire. Si certains critiquent cela, elle s’en fiche : « les critiques ne seront jamais aussi méchants que ma grand-mère ! » A 17 ans, alors que cette dernière la rencontrait pour la première fois, elle lui a en effet dit « eh bien ma petite, j’espère que tu es intelligente car tu es vraiment très laide ».

Dans « Biographie de la faim », elle écrit « la faim, c’est moi ». Elle a appris à lire toute seule, toute petite, dans « Tintin » : c’est une bonne méthode, ça peut servir. Une faim qui la pousse à 3 ans à lire la Bible – Jésus est un héros que l’on peut facilement aimer -  et à 6, à dévorer le dictionnaire. A 9 ans, elle découvre « Les Misérables ».

De part le métier de son père, ambassadeur de Belgique, elle déménage de nombreuses fois, vivant successivement au Japon, en Chine, aux Etats-Unis, au Bengladesh, en Birmanie et au Laos. A 12 ans, en Birmanie, pays où tout le monde meurt de faim, elle se fait violer et sombre dans l’anorexie, acte considéré là-bas comme immoral et indescant, quand on a les moyens de manger. Sa maladie a duré deux ans, neuf ans si l’on compte le temps où il faut réapprendre à manger. Buvant des litres d’eau avant de se faire peser, elle aurait voulu qu’on lui dise qu’il y a moyen de s’en sortir. A présent, c’est elle qui peut en témoigner. A 17 ans, elle découvre Nietzsche et le surhomme : « tout ce qui ne m’a pas tué me rendra plus fort ». Un livre salutaire pour elle, « qu’est-ce que je dois être forte » se dit-elle.  Quelque chose qui l’a autant aidé que de traduire « l’Illiade et l’Odyssée », du grec – langue synthétique, au français, même si ce n’est pas donné à tout le monde. L’anorexie faisait tout fondre, même le cerveau. Le Diable est celui qui sépare. Manger sépare le corps et l’esprit. L’écriture est une couture pour les ressouder.

Le rituel d’écriture d’Amélie est connu. Quatre heures, réveil. Un demi-litre de thé très fort du Kenya. La tête explose et la théine est rejetée en encre bic cristal bleu, sur des cahiers d’écolier. Le cycle d’écriture dure quatre heures. S’en suit la correspondance avec les lecteurs. Son bureau ressemble à celui de Gaston Lagaff. La réponse se fait sur le critère de qualité de la lettre et d’effondrement de la pile. Elle reçoit beaucoup de petits cadeaux, si bien qu’elle se dit parfois « Amélie, tu dois manger du chocolat », sinon, il n’y a plus de place.

Ses romans sont toujours courts. « Une chose si atroce ne peut pas durer trop longtemps » déclare-t-elle. Elle ne fait pas exprès. C’est biologique. Ses grossesses durent trois mois. L’avantage est qu’il est facile de relire ses ouvrages pour le plaisir. Peut être qu’un jour il y aura une mutation génétique de la grossesse. Françoise Rossinot espère juste qu’il n’y aura pas de ménopause littéraire.

Amélie Nothomb raconte qu’elle est tombée enceinte de son dernier roman, « Journal d’Hirondelle » suite à une anecdote réelle.  Une « colombe du saint esprit » était entrée dans son appartement, s’est coincée derrière la télévision et est morte (Amélie n’avait-elle pas dit ne pas regarder la télévision ? Est-ce parce qu’elle est si dangereuse ?) Etait-ce du chamanisme, la graine du livre commençait à germer, l’auteur était devenue un instant oiseau, voyant Amélie lui courir après pour la sauver.

« Journal d’Hirondelle » est une histoire d’amour dont les éléments auraient été mélangés par un fou. Tous les livres d’Amélie sont d’ailleurs des histoires d’amour qui ne disent pas leur nom. Celle de son prochain livre finira bien nous confie-t-elle. Ou tout du moins, c’est son interprétation.

L’interview se finit par un petit questionnaire à la Bernard Pivot.
Mot préféré ? Pneu.
Mot détesté ? Hormone.
Drogue préférée ? Le thé.
Son préféré ? La porte qui s’ouvre quand on a attendu longtemps le retour de l’être aimé.
Son détesté ? Le tableau qui grince.
Juron préféré ? Foutre ciel.
Métier le plus horrible ? Comptable.
Désir de réincarnation ? Eponge.
Si Dieu existe, il dirait à Amélie… « Si j’avais eu un enfant, j’aurais voulu qu’il soit comme vous ».

La rencontre a été suivie d’une séance de dédicace sur place avec la participation de la librairie « A la Sorbonne ». De nombreuses personnes n’ont pas hésité à faire longuement la queue, dans l’espoir de repartir avec un gribouillage personnel de l’auteur voire même, un peu de rouge sur la joue. Il fallait en profiter : elle ne fait plus les salons du livre, bonté pour les écrivains qui sont à côté d’elle et que personne ne vient voir.