Suite à l’arrivée des nouveaux médias tels que la télévision ou Internet, les revues ont dû se redéfinir et envisager des stratégies d’innovation pour avoir encore une place dans l’Espace Public. Actuellement, l’édition d’un texte peut être réalisée sur un support papier mais aussi sur un support numérique. Ce dernier support est actuellement de plus en plus favorisé, et cela, pour trois raisons : l’accroissement de l’utilisation d’Internet, l’augmentation du prix des revues papier et le désir des auteurs de pouvoir publier simplement. Remue.net, Cybergéo ou encore EspacesTemps.net sont quelques avatars des nombreuses publications disponibles en ligne. Ces revues ont le choix entre deux stratégie éditoriales : soit elles décident de se démarquer totalement de leurs aînées soit elle décident au contraire de s’en rapprocher. Cinq schémas peuvent alors être adoptés : la publication intégrale et immédiate, la mise en ligne différée, le développement d’éditions spécifiquement électroniques, la mise en ligne comme valeur ajoutée ou la mise en ligne patrimoniale.

Quelle que soit la solution choisie, le résultat est le similaire, en l’occurrence des documents deviennent  disponibles très rapidement, partout dans le monde. Mais faut-il considérer ce nouvel outil comme un risque qui menace notre liberté d’écrire, de penser et de réfléchir ? Ou bien au contraire faut-il y voir un pas de plus vers l’utopie borgesienne de la bibliothèque de Babel, vers une bibliothèque d’Alexandrie contenant tous les textes jamais écrits, tous les livres jamais publiés ? Les revues en ligne sont assez récentes dans l’histoire des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Nous devons donc nous les approprier et savoir en tirer tout ce qu’elles peuvent nous offrir. Des travaux sur ce sujet datant de bien avant l’an 2000 montrent que dès cette période, le potentiel de ces publications sur Internet était pressenti. Chaque jours, les pratiques évoluent, se redéfinissent et nous sommes arrivés à un stade où nous sommes prêts à lire des revues en ligne.

Ces publications électroniques sont tout d’abord l’occasion de suppléer un manque du côté du papier. Le déclin des revues dites « traditionnelles », en France, qui s’est accéléré au milieu des années soixante-dix, à l’époque où la télévision faisait son entrée massive dans les foyers, tient en partie à son mode de diffusion. Alors que les moyens d’information audiovisuelle sont à portée de la main, il faut sortir pour aller acheter le journal ou attendre, si l’on est abonné, la tournée du facteur. La revue en ligne change la donne car elle est accessible directement sur un ordinateur, depuis chez soi, pour peu que l’on ait une connection à Internet. Certains noteront le problème de la dépendance à la technique mais elle est à relativiser. Lire une revue en ligne dans un train est déjà possible pour les utilisateurs qui peuvent connecter leur ordinateur sur leur téléphone mobile. Dans quelques années, il est fort probable que le wifi par satellite devienne le mode de connection le plus utilisé. Ainsi, si l’on écarte les éventuelles pannes, il serait possible de se connecter quasiment partout et à tout heure, et accéder ainsi à une information de manière très facile, pour peu que l’ont ait accès à une prise de courant ou que son ordinateur ait une batterie.

Pierre Bourdieu, pour parler de l’édition qui vise la rentabilité immédiate, recherche les gros tirages, d’une durée de vie éphémère, utilise l’expression de « champ de la grande production ». Il s’agit donc de s’interroger sur la possibilité pour cette dernière de laisser de la place au « champ de production restreinte » qui édite des ouvrages à faible rotation, conçu pour le long terme et pour un public souvent spécialisé. Les revues en ligne sont une tactique au sein de la stratégie éditoriale. Si les rayons des libraires sont plein à craquer, si les subventions sont difficiles à obtenir, si communiquer  équivaut pour un noyé à tenter de sortir la tête de l’eau, alors l’édition en ligne peut être une solution. Reste à s’interroger sur les conséquences de ce changement éditorial, à commencer par l’impact que cela pourra avoir sur le type de lectorat.

L’arrivée de ce nouveau type de publication provoque des bouleversements envers ceux qui avaient avant uniquement contact papier. Le libraire aura moins de revues perdues dans les rayons, sous les nouveautés. Le journaliste aura un accès facilité à l’information. L’éditeur n’aura plus la question du choix financier à faire, face à une publication non rentable. La bibliothèque gagnera en stockage et en recherche d’occurrence. Les revues en ligne sont aussi intéressantes pour les universitaires : ils publient plus facilement et ont un accès plus aisé aux travaux de leurs confrères, même si l’institution privilégie encore le papier.

Pour mieux connaître les lecteurs de revues en ligne, une étude qualitative a été réalisée à Jussieu, dès 1999, afin d’établir une grille indicative des utilisateurs de revues en ligne. Quatre profils types ont pu être définis : le surfeur, le rameur, le conservateur et le rat de bibliothèque. Le surfeur a un environnement favorable à l’usage des revues électroniques : il a un bon équipement informatique, peu de bibliothèque de proximité, a un bon statut social et aime Internet. Le rameur est lui aussi à l’aise avec l’informatique mais son statut est moins élevé, son matériel informatique est moins bon et il a des bibliothèques proches dans son entourage : son environnement favorise moins l’accès aux revues en ligne. Le conservateur a un bon équipement informatique, un bon statut, peu de ressources proches mais il est très attaché au papier : peu expérimenté, il pense qu’un apprentissage de l’outil informatique serait une perte de temps et il a un rapport quasi fétichiste à la revue. Le rat de bibliothèque habite près d’une bibliothèque et a un matériel informatique insuffisant : tout concourt pour lui au fait de préférer se tourner vers le papier. Ces catégories ne sont bien sûr pas cloisonnées. Elles permettent simplement d’avoir une vision générale des types de lecteurs de revues en ligne. Dans tous les cas, ils sont confrontés au quotidien à plusieurs supports.

Les écrits relèvent actuellement de trois formes coexistante : le manuscrit, l’imprimé ou l’électronique. Ces trois modes de diffusion ne sont pas nécessairement concurrents mais plutôt complémentaires. Le lecteur peut sembler déstabilisé en passant de la lecture de la revue papier à la revue en ligne mais souvenons-nous que cette modification des usages a été assez similaire lors du passage du volumen au codex. Une fois établie la domination du codex, la logique de sa matérialité at été intégrée dans la construction des oeuvres : ce qui auparavant était rouleau est devenu livre. De la même manière, la lecture se faisait avec le volumen en « déroulant » la feuille alors qu’avec le codex, on « tourne » des pages. L’électronique invite également à redéfinir la construction de la revue : on déroule page HTML ou le PDF, on peut cliquer sur les liens hypertextes, ré-invantant les notions de « linéaire » et « séquentiel » propre au support papier. Comme l’explique Jean-Yves Mollier, « dans ce monde textuel sans frontières, la notion essentielle devient celle du lien, pensé comme l’opération qui met en rapport les unités textuelles découpées et qui ainsi conduit la lecture. » Christian Vandendorpe explique ajoute à ce propos que « l’expérience de la lecture et de l’appréhension du texte ne sont pas du même ordre selon qu’elles s’effectuent à partir d’un livre, d’un écran d’ordinateur, d’un livre électronique ou, demain, d’un codex numérique ». Dans le cas d’une revue en ligne avec hypertexte, le butinage souvent est préféré à la lecture approfondie. Le copier-coller et les sauvegardes ou mises « en favori » de site remplacent la mise en couleur du papier par les marqueurs fluo.

La problématique des revues est en lien avec ce que Boltanski et Chiapello appelaient la « coopétition », c’est-à-dire un mélange entre la coopération et la compétition. Que publier en ligne pour aider les autres sans pour autant qu’ils ne nous devancent ? Vaut-il mieux publier un contenu sur papier ou sur format électronique ? Dans le cas de revues scientifiques, obtenir les publications de résultats des autres passe par partager aussi les résultats de son travail. Mais publier un contenu riche et intéressant est aussi un moyen pour une petite revue de gagner en visibilité et d’acquérir un intérêt pour les plus grands. L’intérêt de la revue en ligne est qu’elle est très facile d’accès et de consultation, dès lors que l’on a accès à une ordinateur. Mais certaines revues proposent également un contenu payant. Il peut s’agir des derniers numéros, des archives ou d’articles uniquement consultables en ligne.  Souvent, les revues en ligne ont auparavant été des revues papier : il faut tenir compte de cet état de fait pour que le site valorise cela, le complète, le prolonge. Les revues peuvent ainsi choisir une mise en ligne intégrale des archives ou bien fixer une période de restriction durant laquelle la mise en ligne du texte intégral d’un numéro est différée. Au terme du délai fixé, l’ensemble des articles devient librement accessible en ligne, et le numéro concerné peut connaître une seconde vie. Il est normal qu’une revue ayant une longue histoire souhaite valoriser ce passé par la publication de numéros anciens ou épuisés. Mais la numérisation rétrospective est une oeuvre techniquement difficile, coûteuse en moyens humains et informatiques.
Le texte numérique est intéressante dans le sens où il se rapproche du schéma de fonctionnement de la pensée humaine. Grâce au lien hypertexte, l’internaute est libre de choisir de se concentrer sur tel ou tel aspect d’un texte, tout comme dans son imaginaire, il réfléchirait à une chose donnée plutôt qu’à une autre. Le format papier ne permet pas de consulter aussi facilement ce qui nous intéresse. C’est en ce sens que la revue électronique est intéressante : dans un contexte professionnel, la navigation est très rapide et aisée, au gré du désir de l’utilisateur. Roger Chartier parle de « nouvelle matérialité du texte » : l’usager est confronté à une nouvelle manière d’évoluer dans un texte, butinant, suivant les pointeurs, se redirigeant sans cesse vers ce qui l’intéresse, le préoccupe – que ce soit des notes de bas de page ou des sources. Chercher une occurrence précise devient également bien plus aisé que dans un texte papier, grâce à l’outil « rechercher dans la page », intégré au navigateur. Le texte figé sur le papier tel que nous le connaissions prend une autre dimension. Nous créons notre parcours mental, suivons les possibles, guidés seuls par notre esprit.

Les revues en lignent cherchent actuellement à acquérir une meilleur visibilité. Pour cela, elles ont recours à des portails comme Revues.org, Cairn, Ent’revues ou encore Persée. L’avantage de ce type de portail est qu’il offre une visibilité tout en garantissant la préservation de l’image et de l’autonomie éditoriale. Mais la performance technique ne suffit pas à faire un projet de communication et de société. Le risque, en individualisant la communication, est d’avoir des difficultés par la suite à renouer avec une aventure collective. La notion de communauté est importante car si tout le monde publie mais que personne ne lit, la revue en ligne ne sert à rien, sinon à flatter l’ego des auteurs qui trouveront une occurrence supplémentaire lors de leurs séances d’egosurfing. Le problème n’est pas nouveau : Voltaire au siècle des Lumières ou même Alain Finkielkraut dans les années Lang s’insurgeaient déjà devant « l’armée de graphomanes ». Diderot disait même des publications se multipliant que « tous ces papiers sont la pâture des ignorants, la ressource de ceux qui veulent parler et juger sans lire ». Ce n’est pas parce que la technique facilite  la publication, que pour autant n’importe qui qui écrira sera un génie. Cela n’empêche que les revues en ligne sont de plus en plus lues. Le site Revues.org a vu sa fréquentation multipliée par dix de 2001 à 2004. Au-delà de l’intérêt du lecteur, ce phénomène s’expliquant aussi par une augmentation du nombre de personnes ayant accès au haut débit et un plus grand nombre de ressources disponibles en ligne.

Face aux nouvelles possibilités offertes par l’édition en ligne pour les revues, il convient de ne témoigner ni d’un enthousiasme hâtif ni d’une naïve utopie. C’est à chacun de nous de réinventer sans cesse nos manières de lire et d’écrire, compte tenu de ce nouveau support. Il ne faut pas laisser passer cette opportunité historique, où l’accès au savoir est facilité. L’édition en ligne doit montrer ses capacités réelles et sa capacité à endiguer la crise que connaît l’édition classique. Car nous sommes prêts à lire des revues en ligne. Certes, il convient de rester prudent face au danger d’une culture qui ne passerait que par la technique, ce qui augmenterait notre dépendance à la machine. Mais les revues en ligne matérialisent l’espoir que pour chacun, apprendre pourrait se définir par sa capacité à chercher, trouver et intégrer des informations glanées sur la toile. Elles se dirigent vers une complémentarité, une hybridation et un inter-fécondation des supports textuels. Le temps est venu de considérer positivement les publications électroniques mais elles doivent être un complément au support plus traditionnel que nous connaissons, pas un remplacement. A présent, c’est aux portails et aux revues elles-même de nous donner des garanties pour que l’institution reconnaisse la légitimité de ce type de documents. C’est aussi aux informaticiens de proposer des supports encore plus maniable et agréables pour convaincre ceux d’entre-nous qui sont encore réfractaires. Mais par dessus tout, c’est la communication qui prime. Il faut « faire bien et faire savoir », car pour lire une revue en ligne, il faut déjà être informé que cela existe.

>> Mémoire “Les Revues : du support papier au support numérique”