Posted by Alexandra Giroux

Les chiens aboient seulement contre ceux qu’il ne connaissent pas

« Je n’ai jamais réussi à définir le féminisme. Tout ce que je sais, c’est que les gens me traitent de féministe chaque fois que mon comportement ne permet plus de me confondre avec un paillasson. » Rebecca West

Il est bien loin le temps où tante Huguette brûlait son soutien¬gorge pour affirmer sa liberté. Aujourd’hui, les choses ont changé et quelle femme irait brûler son Wonderbra ? Sans remonter jusqu’aux dessins explicites des grottes de Lascaux, c’est du Danemark et de la Suède que proviennent les origines de la révolution sexuelle moderne, dès la fin du XIXe siècle (1). Mais il règne dans la société actuelle une sorte d’hypocrisie qui voudrait que la pornographie et le sexe en général ne soient acceptables comme revendiqués que pour une partie des gens ; les femmes, en l’occurrence n’en feraient pas partie. Pour beaucoup d’entre elles, avoir une sexualité libérée est impossible puisque rien que la masturbation est honteuse pour le sexe faible. C’est ce que dénoncent les post¬féministes, réelles partisanes du « jouissez sans entraves ». La pornographie est de manière générale assez mal vue par la société alors qu’en est¬il lorsqu’elle est faite par et pour les femmes ?

Héraclite écrivait que « les chiens aboient seulement contre ceux qu’il ne connaissent pas ». Dans l’opinion publique, la pornographie a mauvaise presse mais n’est ce pas car elle est mal connue ? Parfois, il semble nécessaire de mettre certaines choses au clair, comme le constate l’actrice et réalisatrice Ovidie dans son livre Porno Manifesto (2). La pornographie n’a rien à voir avec la pédophilie. Les films pornographiques ne sont pas des snuff movies. Les acteurs ne sont pas des drogués. Beaucoup de femmes ont exercé longtemps ce métier (afin d’éviter une longue liste, retenons simplement les vingt cinq années de bon et loyaux services d’Anne Sprinkle). L’actrice de porno n’est pas une prostituée. La pornographie n’est pas responsable des viols et autres crimes. Les acteurs de porno n’ont pas besoin des services des militants antipornographie qui souvent ne connaissent rien à ce métier et n’y voient que de la dégradation. L’expression de « marchandisation du corps » revient régulièrement dans la bouche de ces personnes mais après tout, en quoi une actrice de théâtre par exemple vend¬elle moins son corps qu’une actrice porno ? Cette idée puritaine de « don de soi » est hélas encore de rigueur. Alors d’où viennent ces idées reçues et ces critiques infondées sur le milieu de la pornographie ? L’accumulation des clichés dits porno chics, que ce soit dans les rues ou les magazines ne participent¬ils pas à l’overdose quasi générale face au X ?
Raffaëlla Anderson, dans son livre Hard (3) lève le voile sur le milieu du X, relatant sa mauvaise expérience. Il convient de préciser qu’il ne s’agit que d’un témoignage et qu’il ne peut à lui seul refléter l’avis prédominant dans le métier. « Le matin, tu te lèves, tu te fourres pour la énième fois ta poire de lavement dans le cul et tu nettoies l’intérieur. Tu réitères jusqu’à ce que ça soit propre. Rien que ça, ça fait mal. [...] Après quoi, tu te retrouves sur un set et tu suces, tu cambres. On te traite de salope, au nom de l’excitation, et puis quoi encore ? Rien ne vaut une telle souffrance. Même pas l’argent que t’y gagnes » confie¬t¬elle. Tout au long du livre, l’ex¬hardeuse décortique la façon dont on tourne les films X et remarque notamment l’absence de sécrétions féminines, la peur de la saleté de l’anus de la femme ou encore le tabou de l’homosexualité masculine (alors que les scènes lesbiennes sont courantes (4)).

On reproche également souvent à la pornographique son point de vue phallocentrique. Pourtant, un chercheur australien qui a décortiqué huit cent scènes pornographiques nuance ce propos. C’est ce que révèle un article d’Allan McKee paru en novembre 2005 dans Journal of Sex Research (5). Il liste quelques points importants revenant dans toutes les vidéos qu’il a vu. Les femmes prennent plus l’initiative du rapport sexuel que les hommes. Elles pratiquent souvent la position de l’amazone (car pratique à filmer ?). Elles s’expriment plus à la caméra que les hommes et sont donc plus enclines à prendre une position de pouvoir et à l’exploiter pour s’exprimer. Même si les orgasmes féminins ne représentent que 15% de tous ceux qui sont filmés, ces derniers sont plus souvent le fruit de pratiques telles que le cunnilingus, la masturbation ou l’usage de godemichés, que d’une pénétration vaginale. Selon ce sociologue, les femmes ne seraient pas plus que les hommes traitées comme des objets.

Le féminisme des années soixante et soixante¬dix est¬il le résultat d’une prise de conscience libératrice ? Ovidie affirme que non (6). Elle soutient l’idée que cela n’a été qu’une nécessité économique, les femmes devant sortir de leur foyer pour consommer. Si le temps est pris par le travail, c’est un bon moyen pour exiger le droit à posséder un lave¬vaisselle… Ce féminisme ne serait il alors qu’un faux féminisme ? N’existerait¬il pas un post féminisme permettant à la femme de s’épanouir plutôt que de passer du statut de travailleuse à celui de consommatrice ? Car même le plaisir apparaît comme un bien de consommation : combien de fois, combien de temps, combien d’orgasmes ? Comme s’il existait un quota jouissance et que la pornographie n’était en fait que l’image de l’idéologie dominante.

Quelle alternative trouver alors ? Le féminisme pro¬sexe semble apparaître comme une solution tentante. Il ne s’agit pas d’un mouvement. Ce terme est purement descriptif et appelé par certains « activisme du plaisir », « post¬porn¬modernisme » lorsque cela concerne un cadre artistique, ou encore « sex work activism » pour les métiers du sexe. Il existe depuis la fin des années soixante¬dix et revendique la liberté sexuelle. A la base, il était composé de femmes qui considéraient que tout ce qui avait trait à la sexualité, y compris le cinéma porno, ne devait pas être détenu uniquement par les hommes. C’est la raison pour laquelle, dès 1981, des femmes américaines ont commencé à réaliser et produire des films pornographiques incluant leur conception de la sexualité. Dans une interview pour le site Internet The Ticket (7) , Ovidie explique que « la tâche du féminisme pro¬sexe n’est pas d’affirmer qu’il est nécessaire pour toutes les femmes d’aimer la pornographie. Mais en tant que mouvement de libération, il est de son devoir de lutter contre ceux qui prônent la censure. A partir du moment où la pornographie n’est pas exposée dans la rue, où elle ne passe pas aux heures où les enfants regardent, et où elle est produite de manière légale entre adultes consentants, il n’y aucune raison de l’interdire. L’intérêt du féminisme est de ne pas laisser cette pornographie uniquement aux mains des hommes Pour illustrer ce courant, il est possible de faire référence au personnage biblique de Lilith, première femme d’Adam qui refusa de se soumettre à lui. (Ce nom est aussi celui d’un film d’Ovidie, hélas assez médiocre, même si les intentions de départ ¬plaire aux deux sexes ¬étaient bonnes.) Une des revendications fondamentale du féminisme pro¬sexe est que la libération de la femme ne pourra se mettre en place sans sa libération sexuelle. Ce courant refuse de se battre pour l’égalité hommes femmes car cela signifierait que l’on diviserait les individus en deux catégories, oubliant les transsexuels et autres transgenres. Le rôle du féminisme ne devrait pas être de se positionner en gendarme, garant des bonnes mœurs et de l’idéologie dominante. Et puisqu’il doit s’interroger sur la sexualité, il ne peut en aucun cas passer à côté de sa représentation sur support visuel, en l’occurrence la pornographie. Certains féministes sont allés jusqu’à développer une pornographie explicitement féministe, à travers des travaux de cinéma pornographique ou de vidéos d’éducation sexuelle.

Parmi les femmes pornographes et autres féministes pro¬pornographie, nous retiendrons quelques noms. Annie Sprinkle est une ancienne actrice de porno avec en tête la ferme idée que le sexe est une chose positive et qu’il faut propager ce message. Dans les années soixante¬dix, elle expérimente des modes de jouissance dits extrêmes en affirmant que tout le monde a le droit au plaisir, même les handicapés, représentés de façon très minoritaires dans les films pornographiques. A travers sa filmographie, elle montre que l’éjaculation féminine existe réellement, joue avec son sang menstruel ou encore part à la recherche du point G de ses partenaires en effectuant des fist fuckings. Ces pratiques lui ont d’ailleurs valu d’être punie par la justice américaine. Plus tard, elle décide de se lancer dans l’art et participe même à des performances. Dans Public Cervix Annuncement, le spectateur peut regarder à l’intérieur de son vagin à l’aide d’un spéculum. « I wanted to prove that there are no teeth inside there » affirma¬t¬elle. En 1992, elle réalise The Sluts and Goddesses, a video workshop or How to be a sex goddess in 101 easy steps.« Slut », « putain » littéralement, est à prendre dans son sens positif. Selon elle, les insultes relatives au sexe doivent être réintégrées dans notre langage puisqu’il s’agit d’un domaine d’épanouissement. Dans ce film didactique, Annie Sprinkle enseigne aux femmes la façon de se libérer sexuellement en pratiquant ce qu’elle appelle des « sex exercises ». Son objectif est de déculpabiliser les femmes d’être femmes.

S’il y a bien une autre femme qui vise la réhabilitation du plaisir féminin, c’est Betty Dodson. Dans son livre Sex for one, the joy of selfloving (8), elle fait une éloge de la masturbation. En effet, cette dernière a longtemps été taboue et elle reste encore un sujet délicat, même si dans les pensionnats, les adolescents ne sont pas obligés de s’endormir avec les mains au dessus de la couverture. Dans l’anti Œdipe (9), Deleuze démonte la théorie de Freud. Ce dernier prétendait que les femmes qui avaient des orgasmes par stimulation clitoridienne étaient immatures à l’inverse de celles qui avaient des orgasmes dits vaginaux, qui elles étaient de vraies femmes. Le clitoris est assez mal connu voire a des connotations négatives. Et pourtant, Betty Dodson dit qu’il faut apprendre à l’aimer, à être « cunt positive » pour réemployer son expression. Au fil de ses recherches, elle a découvert que de nombreuses femmes n’aimaient pas leur sexe. C’est pour cela qu’elle a décidé de réaliser des croquis de vulves en s’appuyant sur des modèles réelles, afin de les montrer à ses élèves. Se connaître et s’aimer et une première étape pour prendre du plaisir. Selon elle, la masturbation peut aussi bien être pratiquée seule qu’en couple – une des possibilités du safe sex. Ensuite, libre à chacun de faire travailler son imagination. Téléphoner à son conjoint, se faire passer pour un homme sur un chat,… les situations qui permettent la masturbation sont multiples ! On peut retrouver l’influence de Betty Dodson dans beaucoup d’autres travaux de femmes féministes pro¬sexe, qui continuent à la considérer comme une importante référence en matière de sexologie.

La liste des féministes pro sexe est encore longue… Candida Royalle est une réalisatrice de films « sensuellement explicites » pour les femmes. Ovidie défend régulièrement dans les médias son métier et son choix de l’exercer. Dorrie Lane a pour credo « viva la vulvalucion !» et est fondatrice de l’Internet Vulva Univesity. Scarlot Harlot exhibe sans complexe dans des films pornographiques son corps de plus de cent kilos. Puzzy Power, à la manière de Lars Von Trier a crée un « dogme » sur ce que les femmes veulent voir ou ne pas voir dans un film pornographique. Maria Beatty (10) réalise des films fétichistes lesbiens où la jouissance est autant sexuelle qu’esthétique. Natacha Merritt (11) photographie la femme avec une forte puissance érotique, sublimant son plaisir. La liste est encore longue, ce qui va à l’encontre du cliché qui prétend que la pornographie est essentiellement et uniquement destinée aux hommes.

En 1989 se crée à Londres le FAC (Feminists Against Censorship), dans le but de lutter contre la censure. Les membres prennent le parti de soutenir la pornographie, en réaction aux autres groupes dit féministes qui la condamnent. Jusqu’en 2000, en Grande¬Bretagne, n’étaient autorisé que le matériel érotique dit « pink », c’est¬à¬dire souvent des nymphettes en culotte blanche et à la sucette à l’anis. La revendication du FAC est que les femmes ont¬elles aussi le droit d’apprécier la pornographie. Or, la loi ne leur a donné accès qu’à une pornographie qui ne s’adresse pas à elles et les a empêchées de produire leur seul matériel sexuel. Ce groupe de pression semble avoir eu de l’influence sur la décision du gouvernement de lever l’interdiction de la production de matériel pornographique en Grande¬Bretagne. En Amérique, le FFE (Feminists for Free Expression) est un groupe quasi similaire, composé essentiellement de femmes auteurs, docteurs, sexologues, professeurs et artistes performers. Betty Friedan, auteur et membre du FFE déclare « to suppress free speech in the name of protecting women is dangerous and wrong ». La censure est donc le pire ennemi du féminisme. Les trois terrains de lutte sont l’art, Internet et la pornographie. Selon le FFE, le matériel sexuel permet de faire évoluer la pensée et d’aider certaines personnes à développer leur épanouissement sexuel. Désolidarisés du mouvement féministe répressif, ils diffusent des discours libérateurs et même du matériel sexuel.

Alors pourquoi une si mauvaise image du sexe et de la pornographie ? Notre héritage judéo¬chrétien nous fait bondir devant la moindre image porno chic entraperçue dans les médias. Et pourtant ce n’est pas ça la pornographie. La vraie et bonne pornographie est celle que l’on trouve dans des lieux réservés aux adultes. Elle peut être très épanouissante, autant pour les hommes que pour les femmes. Alors que les Etats¬Unis ont des chercheurs qui travaillent sur les porn¬studies, la France reste frileuse. Les gender studies, parfois jugés comme trop extrêmes peuvent décrédibiliser le mouvement féministe. Beatriz Preciado (12) réhabilite le plaisir anal universel et Valerie Solanas (13) rêve de castrer tous les hommes. Sont¬elles sérieuses ou s’agit¬il d’une provocation pour faire avancer les mentalités ? Un point crucial est néanmoins soulevé quand ces recherches plaident pour un féminisme qui ne se contente pas de dénoncer les inégalités entre ces deux catégories, hommes et femmes, mais qui, dans une perspective queer, se propose de les déconstruire. C’est seulement à ce prix que, quels que soient notre sexe biologique et nos sexualités, les identités sexuelles, complexes et variables, pourront se libérer de modèles essentialistes générateurs de frustrations et d’inhibitions. De plus, pour atteindre le plaisir, hommes et femmes devraient tout simplement ne plus avoir une attitude consommatrice face à la jouissance. L’orgasme n’est pas un but en soi et nous devrions tout simplement nous concentrer sur notre corps, celui de l’autre et sur les sensations. Libre à chacun de pimenter sa vie sexuelle avec du matériel ou non. Dans Sexe et pouvoir de Véronique Poutrain, l’auteur explique que le sadomasochisme serait une façon pour les couples hétérosexuels de reproduire la relation de dominants dominés, effacée dans notre société. Mais rappelons des études de Margaret Mead (14) : l’asservissement de la femme et surtout culturel. Libre à elle de s’épanouir sans la contrainte de la domination. Et tant mieux si l’onanisme devant un John B. Root en est le moyen.

>> Vhszine – La Pornographie et ses débordements


(1) Glynn Thomas, 1970, La pornographie danoise, Paris, Editions Georges Fall.
(2) Ovidie, 2004, Porno Manifesto, Paris, La Musardine.
(3) Anderson Raffaëlla, 2003, Hard, Paris, Le livre de poche.
(4) Jacques Zimmer (sous la direction de), 2002, Le cinéma X, Paris, La musardine.
(5) Journal of Sex Research http://www.sexscience.org/publications/
(6) Ovidie, 2004, Porno Manifesto, Paris, La Musardine.
(7) The Ticket http://www.theticket.be/
(8) Dodson Betty, 1996, Sex for one, the joy of selfloving, Three rivers press.
(9) Deleuze Gilles, 1972, Capitalisme et schizophrénie, l’anti¬oedipe, Paris, Editions de minuit.
(10) Beatty Maria, 2003, The Black Glove & The Elegant Spanking, Bleu production.
(11) Merritt Natacha, 2000, Digital Diaries, Köln, Taschen.
(12) Preciado Beatriz, 2003, Kontrasexuelles Manifest, B Books.
(13) Solanas Valerie, 2005, Scum manifesto, Paris, Mille et une nuits.
(14) Mead Margaret, 2001, Moeurs et sexualité en Océanie, Paris, Pocket.