Posted by Alexandra Giroux

Défection et prise de parole (Albert O. Hirschman)

Albert O. Hirschman ou Albert Otto Hirschman est un  économiste libéral, très influent, qui a rédigé de nombreux ouvrages sur la politique économique et l’idéologie politique. Il a réussi, à travers Défection et prise de parole, à offrir une grille d’analyse originale et pluridisciplinaire aux sciences sociales et politiques, pour comprendre les choix posés par un individu confronté à des motifs de mécontentement et pour comprendre plus largement les formes que peut prendre le changement social. L’individu peut, dans des situations diverses (de marché, de groupe familial, d’organisation syndicale ou partisane…) souvent génératrices de frustrations ou de dysfonctionnements, manifester son mécontentement de trois manières : le refus de participer, la défection (exit) ; la prise de parole, c’est-à-dire une participation protestataire pour modifier le fonctionnement de l’organisation ou les relations sociales dans un sens souhaité (voice) ; la fidélité malgré tout (loyalty). Hirschman, par son livre, cherche à répondre aux questions suivantes (P.17) : « dans quelles conditions la voie de la défection prévaudra-t-elle sur celle de la prise de parole et inversement ? Quelle est l’efficacité relative des deux voies en tant qu’instruments de redressement ? Dans quelles situations les deux mécanismes entrent-ils conjointement en action ? Quelles institutions sont susceptibles de renforcer l’effet de l’une ou l’autre option ? Les institutions renforçant l’effet de la défection sont-elles compatibles avec celles qui tendent à améliorer l’action de la prise de parole ? ». Dans un premier moment, nous étudierons la théorie de l’auteur et les concepts qu’il énonce. Puis nous nous intéresserons à sa méthode et à ses manques.

Quelles sont les hypothèses, les théories et les concepts développés par l’auteur ? Hirschman part d’un cas empirique auquel il a été confronté pour développer sa théorie. Au cours d’une étude, l’auteur s’était en effet rendu compte que les transports ferroviaires nigérians luttaient très difficilement contre la concurrence exercée par les transports routiers. Hirschman avait beau essayer d’expliquer à l’aide de raisons d’ordre économiques, sociopolitiques ou structurelles (schème structural) pourquoi une telle difficulté pouvait se manifester, il ne parvenait pas à comprendre la totale incapacité de la direction de la société nigériane de transports ferroviaires à lutter efficacement contre la concurrence du transport routier. Poursuivant sa réflexion, Hirschman, constate alors que les meilleures institutions du monde ne permettent pas à une société d’éviter que les comportements de certains de ses membres entraînent des dysfonctionnements. Il s’est alors interrogé sur les forces qui permettent à une société donnée de faire en sorte que les comportements de ses membres n’aillent pas à l’encontre de ses objectifs fondamentaux. Tout l’ouvrage d’Hirschman tente donc de discerner quelles sont les forces qui permettent de guérir une firme ou une organisation quand celle ci ne fonctionne plus de manière optimale.
Hirschman part de ce constat : « aucun système économique, social ou politique ne peut garantir que les individus, les entreprises et les organisations en général agiront toujours de manière fonctionnelle et auront constamment une conduite efficace, rationnelle, respectueuse de la loi et de la morale » (p.11). Selon lui, en période de déclin économique, personne ne s’est attardé  sur les défaillances surmontables des agents économiques. Il se veut donc novateur dans sa recherche.
L’auteur admet qu’il est hors de doute que la concurrence est un important facteur de redressement. Cependant, il propose de s’interroger sur les conséquences de cette fonction particulière de la concurrence qui n’ont pas été adéquatement analysées ainsi que sur un autre moyen important qui peut également entrer en jeu pour remplacer ou compléter l’action de la concurrence. On a beaucoup étudié, sans d’ailleurs parvenir à des conclusions probantes, l’aptitude de la concurrence à engendrer l’innovation et la croissance. Hirschman est le premier à s’intéresser à la question connexe de l’aptitude de la concurrence à ramener les firmes défaillantes à un niveau « normal » d’efficacité, de performance et de croissance. C’est en cela que le livre est vraiment original. Le coeur de l’argumentation de l’auteur est que la concurrence peut n’avoir d’autre effet que d’amener les firmes rivales à s’arracher les unes aux autres leur clientèle respective ; elle n’est plus alors qu’un gaspillage d’énergie et une manoeuvre de diversion, empêchant les consommateurs de militer pour obtenir une amélioration des produits ou les entraînant à user leurs forces dans la recherche vaine du produit « idéal ».
Après deux chapitres consacrés aux concepts fondateurs de son analyse, la défection et la prise de parole, Hirschman va donc montrer que ce qui explique l’incapacité des organisations et firmes qu’il a étudiées de se réguler naturellement est précisément le mauvais usage de celles-ci. Ainsi certaines organisations ou certaines firmes sont plus sensibles à la prise de parole (et respectivement à la défection) alors que leur déclin va produire une défection (et respectivement une prise de parole) de la part de leurs membres ou de leurs clients. Par exemple, il montre, au chapitre V, que le comportement habituel de clients d’une entreprise publique soumis à la concurrence est la défection. Or une telle entreprise est beaucoup plus sensible à la prise de parole car elle cherche avant tout à garantir sa « tranquillité » en faisant taire ses clients les plus expressifs. La défection va donc priver cette firme de ses éléments les plus protestataires et va l’empêcher de se corriger. A noter que la prise de parole est comme la défection : au-delà d’un certain seuil, elle devient inutile. Les usagers peuvent se montrer si acharnés que leurs protestations risquent de freiner plutôt que d’encourager les efforts de redressement entrepris.
La prise de parole est en bien meilleure position dans les pays en voie de développement où la possibilité de choisir entre plusieurs produits est beaucoup plus limité que dans les économies avancées. De ce fait, la mauvaise qualité des produits et des services tend à y susciter des récriminations véhémentes et souvent d’ailleurs politiquement orientées, alors que dans les pays développés, le mécontentement prend plus facilement la forme d’une défection silencieuse.
L’auteur envisage un modèle simple où la prise de parole agit comme un complément de la défection, sans se substituer à elle. Dans ces conditions, toute manifestation de la prise de parole constitue un apport positif qui améliore les perspectives de redressement. La prise de parole peut aussi être vue comme une alternative à la défection. Quand on avance que le volume de la prise de parole est fonction de l’élasticité qualitative de la demande, on admet implicitement que la première réaction des acheteurs qui constatent une baisse de qualité est de s’interroger pour savoir s’ils ne vont pas s’adresser à une autre entreprise, sans même se demander s’ils ont la possibilité d’influencer sur la politique de celle auprès de laquelle ils se fournissent habituellement ; ce n’est que lorsqu’ils ont décidé de ne pas faire défection que l’idée d’exprimer leur mécontentement leur vient à l’esprit. Faire défection, c’est perdre la possibilité de prendre la parole, mais l’inverse n’est pas vrai ; aussi la défection sera-t-elle dans certains cas la solution adoptée en dernier recours, lorsque l’échec de la prise de parole est devenu certain. La prise de parole ne vient pas seulement renforcer la défection ; elle peut aussi se substituer à elle. Certaines personnes vont également renoncer aux avantages qui leurs sont offerts ailleurs parce qu’ils espèrent que les plaintes et les revendications des autres aboutiront à un résultat ; d’autres encore ne veulent pas changer de fournisseur parce qu’ils craignent d’avoir à faire machine arrière, le changement s’avérant plus coûteux qu’il n’était prévu ; enfin il y a ceux qui restent fidèles par laoyalisme c’est à dire pour des motifs non rationnels. On voit donc que la prise de parole, en tant qu’effort pour faire changer les choses de l’intérieur admet des degrés très variables d’activité et d’initiative. Il faut également faire intervenir le coût que représente le fait de renoncer à la défection, bien que celle ci apparait nettement être la moins onéreuse. La prise de parole est en réalité plus coûteuse.
La prise de parole joue un plus grand rôle à l’égard des organisations qu’à l’égard des entreprises. Les nombre des organisations dont un individu se trouve membre est bien inférieur à celui des entreprises dont il est client. L’auteur note aussi que le nombre et la variété des biens disponibles sur le marché d’une économie développée favorisent la défection au détriment de la prise de parole ; mais l’importance croissante des biens de consommation durable qui nécessitent une grosse mise de fonds exerce une influence en sens inverse de la première.
Mais l’alliance entre défection et prise de parole est difficile. Jusque là, Hirschman a posé des fondements théoriques. Là, il observe les choses concrètement, action qui était au début de sa démarche comme il l’explique dans la préface. Avec l’exemple des chemins de fer nigérians, il montre qu’en dépit d’une concurrence active, l’administration du rail s’était avérée incapable d’apporter le moindre correctif à certaines de ses insuffisances les plus manifestes. Hirschman explique que la défection n’avait pas l’effet d’avertissement qu’elle a d’ordinaire car la direction ne se préoccupait pas outre mesure des pertes de revenus. La prise de parole ne fonctionnait pas car les clients les plus insatisfaits, qui auraient eu le plus de raison de protester, étaient les premiers à abandonner les chemins de fer pour s’adresser aux transports routiers. Le second exemple qu’il prend est celui des écoles publiques et privées. Les parents qui sont le plus attentifs à la qualité de l’enseignement, donc ceux qui seraient le plus susceptibles de prendre la parole, sont ceux-là même qui risquent d’être les premiers à faire défection en cas de défaillance de l’école publique. L’auteur s’interroge : se peut-il que les acheteurs qui font défection lorsque les prix montent ne soient pas les mêmes que ceux qui en font autant lorsque la qualité baisse ? Avec ces deux exemples, Hirschman se situe dans l’induction. Il va partir d’exemples précis pour tenter de confirmer ou d’infirmer ses hypothèses de départ.
L’auteur étudie ensuite la situation où la concurrence vient renforcer le monopole. Le rôle de la prise de parole au sein d’une organisation est assimilable à l’exercice d’un contrôle démocratique fondé sur l’interaction des opinions et des intérêts. Un des meilleurs manière de faire pression sur une organisation est de la menacer de faire défection pour passer à une organisation rivale. L’auteur analyse que souvent, la concurrence, loin de brider les monopoles comme elle devrait le faire, leur apporte un regain de vitalité en les débarrassant des plus encombrants de leurs clients. Pensons également au Japon : la difficulté de trouver un lieu d’exil convenable a beaucoup contribué à enseigner aux Japonais les vertus du compromis. Dans les pays d’Amérique latine, par contre, la possibilité de l’exil est toujours offerte.
Au chapitre VI, l’hypothèse de l’auteur évolue : « Nous avons admis par hypothèse que tous les consommateurs portaient le même jugement sur l’évolution de la qualité, même si tous n’y étaient pareillement sensibles. Nous pouvons maintenant abandonner cette hypothèse. » (p.102) Le prix et la qualité sont deux domaines différents, celui du subjectif et de l’objectif . Quand le pris d’un produit baisse, tous les consommateurs s’en réjouiront. Mais quand la qualité « baisse », certains trouveront au contraire le produit plus à leur goût. La sensibilité à la défection et à la prise de parole varie suivant le type d’organisation considéré. Quand les deux jouent un rôle important, il s’agit de la perle rare, du cas où les membres peuvent à la fois faire défection et être expulsés.
Il est temps pour l’auteur de s’interroger sur le loyalisme comme stimulant de la prise de parole. Encore une fois, il montre que dans sa démarche, il confronte souvent les termes au profit de sa démonstration. Page 124, il pose la question suivante : « Il est évident que le loyalisme freine la tendance à la défection ; peut-on dire qu’en même temps il favorise le recours à la prise de parole ? ». Après une courte démonstration, il conclut que oui. Le loyalisme n’a pas pour seul avantage d’amener certaines personnes à demeurer plus longtemps au sein des organisations auxquelles elles appartiennent et à y prendre la parole avec plus de détermination et d’esprit d’invention qu’elles ne le feraient sans cela. L’auteur a montré que le recours à la prise de parole est d’autant moins probable que la défection est plus facile. Continuant dans sa progression, l’auteur fait apparaître que la possibilité de la défection vient renforcer l’efficacité de la prise de parole. Donc, la défection réduit la fréquence de la prise de parole mais en accroît la vigueur. Le loyalisme, est le concept qui permet de sortir de l’alternative binaire entre défection et prise de parole. Mais au fil des pages, l’auteur revient sur ses propos tenus sur le loyalisme. Jusqu’alors, il l’avait présenté comme une force qui, en venant freiner la défection, renforçait le rôle de la prise de parole et fournissait ainsi aux firmes et aux organisations la possibilité de prévenir le risque d’une défection massive ou prématurée. Mais le loyalisme n’est pas toujours si bénéfique. L’auteur a pris soin de vérifier s’il n’existait pas de situations qui venaient infirmer sa découverte. Il existe plusieurs procédés pour encourager le loyalisme : établir des droits d’entrée élevés et pénaliser lourdement la défection. Cette théorie est appliquable aujourd’hui aux procédés auxquels ont recours les opérateurs téléphoniques. Il existe des sanctions encore plus fortes dans le cas de la famille, la tribu, la nation, la communauté religieuse : l’excommunication, la diffamation systématique ou encore la privation de tous les moyens de subsistance. L’auteur en vient au cas du boycott. Il s’agit d’un acte qui combine les deux mécanismes de la défection et de la prise de parole. C’est une abstention temporaire, sans passer par un autre fournisseur.
Le pénultième chapitre évoque la prise de parole et la défection dans la tradition américaine. La défection jouit d’une position tout à fait privilégiée dans la tradition américaine, et pourtant il existe un nombre limité de situations dans lesquelles elle est totalement exclue. Les Etats-Unis se sont développés parce que des millions d’hommes ont préféré la défection à la prise de parole. Hirschman cite Louis Hartz qui a décrit cette situation. Il fait référence aux hommes révolutionnaires qui ont fait le choix de quitter l’Europe. Il existerait un cas propre à la tradition américaine ? Cela signifierait que le reste de l’ouvrage fait référence à des lois générales ? Ce projet semble un peu ambitieux. L’auteur a des présupposés. Sa démonstration a pour cadre une société où des échanges s’opèrent contre de l’argent. Or, ce n’est pas le cas partout. Et peut être que dans d’autre lieux et d’autres époques, le rapport à la défection et à la prise de parole était différent.
L’auteur conclut en faisant le point sur les limites de son étude. L’équilibre optimal entre défection et prise de parole serait un idéal jamais atteint. Dans les premiers chapitre de livre, ce sont surtout des situations dans lesquelles la défection faisait obstacle à la prise de parole qui ont été rencontrées. La défection se voyait assigner une importance excessive en tant que moyen d’aider une firme ou une organisation à recouvrer l’efficacité d’un premier fléchissement. Hirschman a montré que dans certaines circonstances la prise de parole pouvait constituer un instrument valable de redressement et qu’elle méritait d’être encouragée par des mécanismes institutionnels appropriés. Par souci d’équilibre, l’auteur a également traité la situation inverse caractérisée par l’absence totale de défection. Mais autant l’auteur fait le point sur son étude, autant il s’attarde bien peu sur sa méthode.

Qu’en est il de la grille d’analyse de l’auteur et de manière plus générale, de sa méthode ? Une des originalités de l’approche d’Hirschman est son caractère pluridisciplinaire. Défection et Prise de parole se fixe en effet comme objectif la réconciliation de l’économie et de la science politique.  Hirschman n’hésite pas non plus à convoquer la psychologie ou la biologie pour étayer ses thèses. Il critique parfois les concepts de base de l’économie classique, en raisonnant en terme d’organisation et non d’entreprise, en reconnaissant que le monopole peut être un élément plus dynamisant que la concurrence, en constatant que la protestation est plus facile dans des structures plus atomisées . Cette méthode lui permet d’appliquer sa théorie à de nombreux exemples, qu’ils soient économiques, historiques ou sociaux. Il vérifie également ses théories en tenant compte de l’aspect diachronique (la durée) et aussi synchronique (la simultanéité).
La démarche de l’auteur est hypothético-déductive. Mais les sciences humaines ont leurs limites : irrationalité, multiplicité des représentations, difficultés à généraliser, impossible neutralité. Parfois, la démarche empirique de l’auteur peut sembler gênante. Les lois qu’il énonce pourraient être facilement falsifiées par des contre exemples. A partir d’anecdotes, il forme des règles mais cette méthode est un peu utopique et Hirschman aurait dû plus faire attention aux limites. Pourquoi n’y a t il ni entretiens ni statistiques ? Ce livre semble être plus un essai qu’un livre de recherche. En sciences humaines, on fait plus appel à la causalité qu’à la loi. Or, dans le ton qu’emploie l’auteur, on peut avoir comme impression que tout ce qu’il dit coule de source.
Comment l’auteur vérifie-t-il ses hypothèses ? Les explications sont de plusieurs types. Tout d’abord, causales (les consommateurs s’en vont car c’est trop cher). Ensuite, actancielles (quel est l’impact de la défection et de la prise de parole). Et enfin, structural (les liens entre les différents systèmes tels que l’économique et la politique). En revanche, il ne fait guère appel aux modes d’explication fonctionnels et herméneutiques.  Il s’attache plus à la causalité externe qu’interne, voyant les liens qui peuvent exister entre différents systèmes.
Dans son étude, l’auteur explique l’importance de surmonter les passions et les préjugés qui règnent de part et d’autre pour être à même d’observer comment fonctionnent ensemble deux mécanismes, dont l’un relève typiquement du marché et l’autre de la politique, et de voir s’ils peuvent coexister harmonieusement en se renforçant l’un l’autre ou si, au contraire, ils s’opposent et s’annulent l’un l’autre. Une étude attentive de l’interaction des forces en présence montrera que les instruments de l’analyse économique ne sont pas inutiles pour éclairer certains phénomènes et vice versa. L’auteur espère montrer aux politiciens la valeur pratique des concepts économiques et aux économistes la valeur pratique des concepts politiques. Mais il ne se détache guère de ses propres conviction. Son oeuvre est bien celle d’un libéral convaincu et il est dommage que ses présupposés idéologiques interfèrent avec sa réflexion.
Page 114, l’auteur écrit « un parti sera plus souvent tenté de prêter l’oreille aux protestations émanant de ceux de ses membres qui sont hostiles à l’indécision de son programme que de miser sur les avantages que pourrait lui procurer l’assouplissement de ses propositions, avantages qui restent du domaine de la conjecture ». Mais est-ce toujours vrai ? Actuellement, en politique, il semble, pour certains partis, que la gauche souhaite prendre des électeurs indécis à la droite, et la droite, des électeurs indécis à la gauche.
Selon l’auteur, le caractère impensable de la prise de la défection, loin de réprimer la prise de parole, tendent à l’encourager. « C’est dans doute la raison pour laquelle les groupes traditionnels dans lesquels la répression ne porte que sur la défection se sont avérés beaucoup plus viables que ceux qui imposent des droits élevés tant à l’entrée qu’à la sortie » (p. 153). Mais est-ce toujours vrai ? Prenons le cas de l’ex URSS. Sous Staline, il était impensable de quitter le parti, tout comme il était très mal vu d’arrêter d’applaudir en premier un discours du petit père des peuples. Dans un régime de dictature, la prise de parole n’est pas nécessairement encouragée.
Hirschman énonce que les parents qui envisagent de faire passer leurs enfants de l’école publique à l’école privée risquent d’aggraver encore par leur acte de détérioration de l’enseignement public. « En réfléchissant sur les conséquences possibles de la décision qu’ils envisagent, ils renonceront peut-être à la prendre, soit pour des raisons d’ordre social, soit même en raison de leur intérêt personnel » mais y pensent-ils seulement ? C’est ce pas un peu utopique de songer que chaque parent a fait ce cheminement dans sa tête lorsqu’il s’agit de réfléchir à l’école où il va aller ?
Page 168, Hirschman fait référence aux jeunes qui organisent  leur vie en marge de la société et explique que « le mécontentement suscité par l’ordre social ambiant engendre la fuite plutôt que le combat » et que « les insatisfaits désertent la société et cherchent à créer leur propre monde. Pourtant, on peut voir dans ses pratiques marginales une forme d’intégration de la société. Lorsque des syndicats mettent en place des zones de gratuité, chacun est libre d’y déposer des objets ou d’en prendre, qu’il fasse partie ou non du groupe. Les ensembles ne sont probablement pas si cloisonnés que semble le dire l’auteur.
Hirschman ne prend pas en compte que l’individu ou le groupe protestataire face à l’organisation ou au parti contre lequel il proteste. Il ne prend pas en compte les vecteurs qui transmettent les éléments déclenchant la protestation, ni la manière dont la protestation va être représentée à l’ensemble de la société. Qu’en est-il par exemple des médias ? D’autre part, Hirschman ne prend en compte que de manière superficielle l’idéologie et les croyances. Son analyse se borne à étudier les mobilisations rationnelles. Dans son chapitre sur le loyalisme, il souligne ainsi que le loyaliste reste toujours rationnel dans la mesure où son attitude témoigne de l’idée que le bien l’emporte toujours sur le mal. Il ne montre pas comment l’engagement peut modifier la perception et le comportement même du militant. Il oublie l’aspect émotionnel et celui de l’engagement. Il aurait pu pousser sa réflexion plus loin.
Ces lacunes tiennent sans doute au fait que malgré des ouvertures louables, la méthodologie reste celle d’un économiste. Dans le dernier chapitre, des tableaux récapitulatifs sont proposés au lecteur. Mais encore une fois, n’est-ce pas une vision un peu trop cloisonnée des choses ? De plus, était-il nécessaire de répéter encore une fois des propos qui pendant tout le livre sont plutôt redondants ? Mis à part les graphiques et les études sur les élasticités, le mouvement général de l’ouvrage se présente, en effet, comme une discussion des hypothèses fondant les concepts centraux, mais idéaux, de l’analyse. Par exemple, la réflexion portant sur les conditions d’efficacité de la prise de parole au début du chapitre VI, a pour point de départ la transformation de l’hypothèse selon laquelle tous les clients portent la même opinion sur le produit qu’ils consomment. Hirschman ne raisonne, par ailleurs, sur aucun terrain auquel il aurait été confronté, mis à part le cas du Nigeria qui lui sert de point de départ. Il réfléchit en voulant rationaliser des expériences particulières et uniques.

Malgré ses limites  ce modèle apparaît néanmoins très fécond. Sa portée universelle suggère, dans une visée plus ambitieuse, une véritable relecture de l’histoire du capitalisme occidental : celui-ci peut être en effet analysé comme une alliance entre la prise de parole permise par le pluralisme politique et la défection organisée par le marché concurrentiel. En partant de cette grille, Hirschman parvient à une grande richesse d’interprétation. Aussi son ouvrage trouvera-t-il écho au-delà du cercle des économistes, chez les politologues et les sociologues. Il sera aussi critiqué par ces derniers pour son économisme car être loyal, protester, ces choix ne peuvent être réduits à un arbitrage coûts contre avantages. C’est oublier le rôle des idéaux, des croyances et des affects dans l’engagement.

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