Ruwen Ogien contre le moralisme personnel
La pornographie définit toute production – écrit, dessin, peinture, photographie, film, spectacle – qui vise à provoquer l’excitation sexuelle. Souvent, elle est considérée comme blessante ou dégradante pour la dignité de la personne, en raison de la présence explicite ou implicite d’éléments de contrainte, de violence physique ou psychologique, de mépris ou de déséquilibre de pouvoir. Dans de nombreux pays, sa diffusion est soumise à la loi, par un âge minimum requis ainsi que des espaces et des moments bien définis. Ainsi, la pornographie entretient des liens étroits avec la question de la morale. Dans son ouvrage, Penser la pornographie, Ruwen Ogien s’intéresse au rapport entre ces deux notions. A travers son étude, il définit le concept d’ éthique minimale. Comment envisager la pornographie autrement qu’à travers tous les clichés et les aprioris que nous en avons ? A la lecture de ce texte, quelques éléments de compréhension sont apportés au lecteur. Quelle est la justification de la stigmatisation de la pornographie par la société ? Dans cette guerre métaphysique et morale, comment Ogien nous exhorte-t-il à aller contre le moralisme personnel ?
Alors que l’idée de l’érotisme est de suggérer, de montrer l’âme à travers les corps personnifiés, la pornographie a un but totalement opposé : gros plans sur les organes génitaux, vulgarité – il s’agit de susciter les satisfactions brèves du consommateur. Face à la pornographie stigmatisée, Ruwen Ogien pose le concept d’éthique minimale. Conception qui propose de réduire la morale à trois concepts. Selon l’auteur, de nombreux libéraux devraient s’en remettre aux trois principes suivants : neutralité à l’égard des conceptions substantielles du bien, principe négatif d’éviter de causer des dommages à autrui et principe positif qui nous demande d’accorder la même valeur aux voix ou aux intérêts de chacun.
L’éthique et la morale sont deux concepts différents. La morale a une connotation religieuse, elle comporte une notion de contrôle imposée de l’extérieur, elle porte sur le bien et sur le mal et crée des obligations. L’éthique quant à elle est laïque, comporte une notion d’auto-contrôle, part de l’intérieur de la personne, porte sur le positif et le négatif, elle nous fait réfléchir et nous responsabilise.
Le juste et le bien sont également à différencier. Le juste a une dimension collective alors que le bien renvoie à la personne, à l’effet que la pornographie pourrait avoir sur l’individu.
Souvent, les détracteurs de la pornographie mettent en avant qu’elle va contre la dignité de l’homme. Porterait elle atteinte à notre qualité de personne humaine en nous présentant comme des objets ? Selon l’auteur, il s’agit d’une autre manière de parler d’ « outrage aux bonnes moeurs » ou de « troubles à l’ordre public ». La pornographie est vue comme « réifiante », « objectifiante » et « déshumanisante ». Mais au fond, qui est réifié ? Les personnages ? Les catégories représentées ? Les spectateurs ? Est-il au moins vrai que la pornographie réifie ? Si ce postulat est vrai, en quoi est-ce un problème ? Les acteurs ne peuvent être considérés comme objets puisqu’ils ne répondent pas aux critères d’absence d’autonomie, d’inertie, de violabilité, de possession et d’absence de subjectivité. Ils répondent seulement aux critères de fongibilité et d’instrumentalité. L’auteur explique que « pour un kantien, le traitement comme objet peut être acceptable tant que l’autonomie (ou le consentement) n’est pas niée ».
Si tant est que la pornographie objectifie, est-ce nécessairement un mal ? N’est ce pas au contraire une force qui lui permet de s’inscrire dans un important mouvement intellectuel ou artistique contemporain ? Sur quelle nuisance se base-ton alors pour condamner la pornographie ?
Ce genre cinématographique auraient selon certains des effets immédiats et durables, sur le problème de l’émancipation de la femme et sur la protection des enfants. Dans notre époque post soixante-huitarde, l’idée que la femme pourrait être un objet est violemment critiquée. Au fond, qu’il s’agisse de la femme ou de l’Homme, le problème est le même. Les corps présentés dans la pornographie ne peuvent être considérés complètement comme des objets et s’ils le sont, ce n’est pas un argument suffisant pour s’y opposer. Qu’en est-il des enfants ? La pornographie leur est interdit alors que dès treize ans ils sont considérés comme assez responsables pour aller dans des centres de correction et dès quinze ans, ils ont la majorité sexuelle. Pourquoi la pornographie ne leur serait accessible qu’à partir de dix-huit ans ? Probablement qu’elle n’intéresserait pas les tous petits et si elle intrigue les plus grand, où est le mal à vouloir satisfaire cette curiosité ? Lorsque le double cryptage a été recommandé à la télévision, pour la diffusion, au delà du comportement « laxiste » des parents ou de l’Etat, c’est le comportement des jeunes qui a été dénoncé. Au lieu de parler d’une génération violente et sans repère, ne vaudrait-il pas mieux valoriser les principes de liberté de s’informer, d’éducation dans l’autonomie et de refus du traditionalisme ?
L’auteur se propose de revenir sur trois points. Une préférence peut être injuste ou répugnante mais pourquoi le serait-elle plus si c’est un enfant qui l’exprime ? Ensuite, il explique qu’il pourrait exister des raisons normatives de défendre l’idée que « la pornographie ne doit pas détenir le monopole des moyens de satisfaire [sa] curiosité sexuelle » mais aussi des raisons du même genre de ne pas l’interdire complètement aux jeunes. Enfin, il pose la question de savoir quel prix nous sommes prêts à payer, en terme de liberté publique pour « épargner » les enfants.
Ces trois reflexions le mènent à la question des droits de l’enfant où il confronte « illégal » à « psychologiquement traumatisant » et les « dommages psychologiques aux « dommages idéologiques ». Les progressistes y sont vivement critiqués puisque dans côté, ils considèrent les enfants responsables juridiquement et sexuellement, et de l’autre, la pornographie leur est interdite. Ogien commence par prendre l’exemple des impôts : il est illégal de ne pas les payer mais ce n’est pas pour autant que le percepteur risque d’être traumatisé psychologiquement. A l’inverse, une rupture n’est pas illégale mais elle peut avoir de forts dommages psychologiques. Peut être est-ce en suivant l’opinion publique ou les moeurs que le législateur a interdit qu’un message pornographique soit diffusé s’il risque d’être vu par des mineurs. Il instaure une règle mais qui peut démontrer qu’elle est liée à un désir de prévenir des dommages psychologiques ? Le lien entre la vision de ces images et les éventuels traumatisme est-il si net ? Certes, il y a des émotions immédiates comme l’excitation ou le dégoût mais qui a prouvé qu’il y aurait des « atteintes durables à l’identité personnelles » par exemple ? Des expériences sur des enfants semblent inconcevables du point de vue de la morale, probablement car elles seraient considérées comme « violentes » même si encore une fois, l’existence de liens entre pornographie et violence est à démontrer.
Une tendance encore plus désastreuse consisterait selon l’auteur, à confondre le psychologique et l’idéologique. Dire que la pornographie encourage à dissocier les sentiments et la sexualité n’est pas un problème psychologique authentique. C’est simplement la défense d’une idéologie conventionnelle. Et de toute façon, dissocier sexualité et amour est-il plus grave que de dissocier sexualité et procréation ?
Au fond, dans ces guerres métaphysiques et morales, Ogien se positionne contre le moralisme personnel. Il fait même état de situations où le sexe est légitimé. Si l’on condamne le traitement froid du corps, il faudrait également s’en prendre aux sciences naturelles, aux documentaires et à une grande part des arts plastiques. Le corps pouvant être lui aussi un médium, nombreux sont les réalisateurs ayant montré explicitement dans leurs films des représentations répondant stylistiquement aux critères de la pornographie. Il suffit de penser à Lars von Trier, Catherine Breillat ou encore Bruno Dumont. Est-ce pour autant que leurs oeuvres ont moins de valeur ? Question rhétorique, évidemment que non. Certains films pornographiques peuvent d’ailleurs même être élevées au rang d’oeuvres, comme par exemple le film Lilith où Ovidie est réalisatrice. Dans ce film, l’héroïne a une psychologie importante à saisir pour la compréhension du film. Psychologie nécessaire et bien plus que dans des documentaires d’information ou d’éducation sexuelle : là, les sexes ne sont que sexes ! Sur de grandes chaînes familiales comme « Planète », on peut voir des sexes en activité sans même savoir à qui ils appartiennent.
Alors pourquoi ces discours de protection ? Se positionner contre la pornographie, n’est-ce finalement pas une manière de vouloir se préserver soi-même et la société ? Les pornophobes, avant de vouloir protéger leurs enfants ne voudraient-ils pas se protéger personnellement ? Dans ce cas là, la pornographie est une affaire plus privée que publique. Si ces réactions sont du pur moralisme, elles sont injustifiées du point de vue de l’éthique minimale. Vouloir faire des zones réservées à la pornographie dans les villes consisterait de la même manière à la ghettoiser, la stigmatiser. De même, quelles sont les motivations des associations dites de protection de la famille ou religieuses ? L’argument des enfants n’est-il pas un prétexte pour censurer des messages qui ne plaisent pas à ces personnes mêmes ? Les combats de ces associations peuvent même aller contre l’art ultra conceptuel. Pourquoi ces mêmes associations ne sont pas si virulentes lorsque des enfants sont victimes cette fois de pédophilie par les prêtres ? Les enfants seraient alors un prétexte pour combattre « la bête moderniste ou progressiste ».
Il convient pour finir de s’interroger sur la rigueur méthodologique d’Ogien. Lorsque l’auteur évoque la stylistique des film et leur fin, il écrit « fin de toute façon bâclée et incroyablement bien-pensante dans de nombreux films, à ce que disent les plus courageux qui ont eu la curiosité de les examiner ». Est-ce un trait d’humour ou laisse-t-il supposer que lui-même n’est jamais arrivé à la fin d’un film pornographique ? Cela voudrait-il dire qu’il écrit un essai sur un sujet qu’il ne connaît finalement même pas entièrement ? De plus, souvent, il part d’exemple précis et uniques pour expliquer son idée. L’induction est-elle le meilleur moyen pour son argumentation ? Il prend par exemple le cas d’un psychiatre spécialisé dans le développement psycho-sexuel qui affirma qu’en vingt cinq années de pratique, il n’avait jamais été confronté à des problèmes psychologiques provenant de l’exposition à la pornographie. Est-ce parce que ce médecin n’a pas rencontré de tel cas qu’effectivement ils n’existent pas ? Quand il écrit « aucun jeune, je suppose, ne s’est retrouvé aux urgences médicales après avoir vu un film ou lu un livre pornographique », on a envie de lui demander sur quoi il base ses suppositions. S’il s’était un peu plus renseigné sur le sujet, il aurait constaté qu’aux urgences, les médecins sont parfois confrontés à des cas bien étranges comme des objets tranchants coincés dans des cavités intimes. Probablement que l’idée de cette pratique n’est pas tombée de nulle part.
Des approximations sont également présentes dans son texte. Ogien écrit, en parlant du lien entre sexe et amour, « Les jeunes d’autrefois qui, dit-on, ne séparaient pas ces choses ont-ils eu une vie sexuelle et amoureuse d’adulte plus belle, plus épanouie ? » Dit-on ? Qui est « on » ? Et de quels jeunes parle-t-on ? De quelle époque ? S’agit-il des jeunes gens qui était mariés tôt par leurs parents, ensemble, dans le seul but de capitalisation de la propriété ? Dans ce cas la réflexion de l’auteur est contestable.
De la même manière, une autre réflexion manque un peu de rigueur : « Personne ne pense à interdire la vente de bière ou de pastis sous le prétexte que les enfants risquent d’ouvrir une bouteille quand leurs parents sont au travail ou à l’hypermarché ». Justement, l’auteur a tort car la vente d’alcool est soumise à une législation stricte : certaines enseignes n’ont pas le droit d’en vendre après vingt-deux heures et dans un bar, il faut être âgé d’au moins seize ans pour consommer une boisson alcoolisée. La comparaison n’est donc pas pertinente.
A travers ce texte, Ogien montre comment il est nécessaire de repenser la pornographie, au-delà de nos a prioris qui nous incitent à la condamner radicalement. Même si l’auteur ne prend jamais clairement position, il montre que les arguments des pornophobes sont facilement contestables. La pornographie est plus une affaire privée qu’une affaire publique. Nous devons envisager notre rapport à elle de manière individuelle. Si certains la considèrent comme dangereuse, elle peut aussi être pour d’autres un élément d’épanouissement comme le montrent les recherches actuelles des porn studies aux Etats-Unis.