Dans son ouvrage Le corps analyseur, publié en 2001, Jean-Marie Brohm soulevait la question suivante : le corps suffit-il pour définir mon identité ? En effet que reste-t-il de « moi » après les différentes mutations que permet la science actuelle ? Qui suis-je au fond ? Pourquoi les gens investissent-ils leur corps comme un facteur identitaire ? Comment expliquer que nous ayons une identité sociale avant d’avoir des critères de distinction corporels ? Et au fond, qu’est ce que l’identité ? Est il question d’identité numérique ou d’identité personnelle ? Nous tenterons de répondre à ces questions en se positionnant tout d’abord dans le camp des hyper matérialistes qui considèrent que nous sommes la matière qui nous compose. Puis, nous approfondirons notre réflexion pour nous rendre compte que l’identité personnelle serait en fait supérieure à l’identité numérique. Au-delà d’un corps, nous serions d’abord définit par l’esprit, la substance.
Etymologiquement, l’individu est celui qui ne peut être divisé. Matériellement, nous sommes avant tout un corps, nous avons une identité numérique. Le corps se suffirait à lui-même, il serait « utilisé » pour « exister ». Mais un problème se pose avec les progrès de la science et « un nouvel art de vivre dans son corps » tend à apparaître. En effet que reste-t-il de nous après que ce soit exercé l’emprise des « thanatocrates et du pouvoir médical » par les divers appareillages et organes substitués ou simulés ? L’eidos, l’idée de la forme, est entamé. Cette question de la métamorphose, voire de la mutation, est liée au progrès. Le soi corporel est défini, reçu, déterminé. Dans une certaine mesure, le naturel définit les caractéristiques physiques. Mais qu’en est-il actuellement alors que le corps est « soumis à l’emprise de l’intervention technologique radicale qui transgresse des barrières biologiques que l’on croyait immuables » ? D’un corps naturel, on passe à un corps culturel. Certains modifient l’usage, d’autre le soi. Il existe encore une pratique plus extrême qui consiste à la mutation, au changement du schéma corporel. Aujourd’hui « tout se remplace et tend a être remplacé ». Que ce soit pour des raisons esthétiques ou médicales, le sujet veut incarner son corps, le ressentir, en traduisant l’émotion dans la sensation, en créant une enveloppe qui serait proche de l’être. Lorsque le physique ne suit plus et que l’on se sent encore « jeune dans sa tête », la solution consiste à avoir recours au médical. Les greffes donnent une nouvelle jeunesse aux individus. L’auto eugénisme définit le droit des individus à disposer de leur propre corps. Mais ne surestime-t-on pas le corps ? Et a-t-on le « droit » de s’instrumentaliser indéfiniment ? N’y a-t-il pas de risques ?
Toutes ces modifications ne sont pas « naturelles ». Cela signifie-t-il pour autant qu’elles sont mauvaises ? Doit on accepter que le corps soit modifié pour qu’il corresponde à notre identité, qui par la même n’est peut être qu’une fiction ? Nous nous fabriquons une identité numérique au nom de sa pertinence sociale. Il s’agit d’une narcissisation indéfinie du corps, d’une recherche d’une nouvelle image plus adéquate, plus jeune, en meilleure santé. Cette fabrique identitaire permet l’inclusion, la communication avec les autres. La modificabilité existentielle témoigne d’une preuve d’engagement : on indique que l’on a le désir et les moyens de se fabriquer une identité. L’identité crée est provisoire, précaire, mobile. Selon Jürgen Habermas, la nature ne doit pas être instrumentalisée. L’identité n’est plus substantielle, elle ne forme plus un tout. Elle est somme de parties décomposables. On est dans les modifications identitaires. Le corps n’est pas tout dans l’identité mais il joue un rôle très important dans ce que nous sommes. L’artiste Orlan modifie au fil du temps son organisme par des implant : elle reste la même mais est tout de même « autre » puisqu’elle nie le naturel. La mutologie de l’identité estime que le changement du corps modifie aussi l’identité de la conscience. En changeant la qualité matérielle du corps, l’altération de la mémoire s’effectue par l’incorporation de nouvelles sensations corporelles. Stéphane Ferret va même jusqu’à imaginer que la transplantation du cerveau soit possible. Selon lui, cela ne serait envisageable que si l’identité fonctionnelle du cerveau se conservait de la personne un à la personne deux. Qui sommes nous alors ? Certes, une enveloppe de chair, mais n’y a-t-il rien de plus important ? Les siamois partagent le même corps mais s’ils ont deux cerveaux, il est bien question de deux individus. Ne faut-il pas sortir de cette vision trop simpliste des choses qui consisterait à nous réduire à la matière ?
L’identité ne se définit-elle pas plus par le qualitatif que par le quantitatif ? Au-delà de l’identité numérique, n’y a-t-il pas quelque chose de plus important : l’identité personnelle ? Dans l’Identité, Stéphane Ferret relate l’histoire de la barque de Thésée. Que dire de ce bateau perpétuellement réparé dont les sophistes d’Athènes se demandaient, au fur et à mesure que les pièces en étaient modifiées ou remplacées, s’il s’agissait encore du même bateau ? De la même manière, on peut se demander si après une mutation, un individu est toujours le même. Descartes expliquait déjà à son époque que « nous ne pensons pas que celui qui a un bras ou une jambe coupée soit moins homme qu’un autre ». Si la mutation corporelle n’est pas compatible avec l’identité substantielle, comment pourrions nous qualifier le sentiment d’un soi après la mutation ? Cette dernière conserve une identité entre corps d’origine et corps muté, faute de quoi aucune prise de conscience d’un changement n’est possible. Notre identité ne se résume pas à des empreintes digitales ou à un passeport dentaire. Certes, ces éléments ajoutés les uns aux autres font que je suis moi mais il convient de ne pas oublier que je suis d’abord moi qualitativement. Le soi est la synthèse de notre histoire. Il n’est pas défini, encore moins définitif. La liberté corporelle consiste à vouloir être propriétaire de son corps alors que nous n’en sommes que locataires. Le temps s’écoulant, on passe de l’état de bébé à l’état de vieillard. Il s’agit bien de la même personne, même si les deux corps sont différents. Nous restons les mêmes mais nous sommes sans cesse modifiés par le développement de la vie en nous. La mobilité modifie les coordonnées matérielles de la conscience corporelle sans que nous puissions numériquement comparer ces deux états différents. Après une greffe du cœur ou un remplacement du cristallin, les parties du corps mutant se recomposent dans la matière. La mutation corporelle est une décomposition formelle et une recomposition matérielle qui fournit une nouvelle conscience de soi. Tout ne passe pas par le corps. C’est la société et la toute puissance de l’image qui nous le fait croire. Ce n’est pas parce que l’on renonce au corps en tant que nature, avec l’utérus artificiel ou les os en plastique que pour autant on en perd son identité. Selon Francis Fukuyama, qui est post-humaniste, le but de la nature est de se libérer de celle-ci. Par la science, les individus se créent. S’agit il de la fin de l’homme ? Pas de la fin de l’identité à proprement parler en tout cas. Le mutant indique un corps d’identité par lequel le sujet ne maîtrise pas seulement son existence mais sa matière d’être. La pratique des mutations corporelles produit une identité indéfinie. Le corps muté vient compléter les manques identificatoires en fournissant une signification corporelle aux organes substitués ou réparés. Ainsi, la mutation n’est pas étrangère au sujet. Il espère y réaliser ce qu’il n’est pas, voire ce qu’il était impossible d’être pour lui.
Mais si après une mutation corporelle, j’ai encore la même identité, je peux alors me demander, au fond, qui je suis. Dans notre société anionique où les gens ne se rencontrent plus, il serait quasiment possible de se débarrasser de son corps. On pourrait se décorporer totalement et rester soi. Le corps virtuel serait alors plus important que le corps réel. Jean-Marie Brohm explique bien qu’un « nouvel art de vivre dans son corps » est en train d’émerger. Nous découvrons, créons un nouveau rapport au corps. La mutation corporelle maintient l’être du corps comme une substance que l’on ne peut altérer sans en changer la nature. Il faut un renversement de perspective pour penser la mutation corporelle comme un mode de définition de l’être corporel. Une nouvelle identité corporelle utilise aujourd’hui la biologie comme une technologie de soi-même. On ne sait pas très bien qui l’on est. On a l’impression que corps et esprit sont scindés, qu’ils ne se ressemblent pas toujours. Le paradoxe de l’émotion perçue se trouve dans l’impossibilité d’incarner par l’esprit le vécu corporel intime, le sentiment du corps impropre et l’image de son corps. L’auteur s’interroge également sur ce qu’est le moi. « Mon moi ne serait-il qu’une illusion, une fiction, une bande de Möbius, surface étrangement délimitée et ouverte à la fois ? ». Le clone a beau avoir la même identité génétique que le cloné, il est pour autant une personne différente. L’identité, au-delà d’être biologique, est sociale. On peut penser aux lesbiennes, aux queers, à ceux qui revendiquent l’appartenance à un genre, ou pas. Il y a un manque constitutif de l’identité corporelle contemporaine. Le sujet n’est plus garantit d’une permanence de sa substance. John Locke expliquait dès le dix-huitième siècle que l’identité personnelle n’est pas fondée sur une identité de substance mais sur une identité de conscience. L’organisation biologique est rattachée à l’identité de conscience. Si bien que le changement continuel du corps ne peut plus provoquer la disparition du soi-même comme dans l’identité de substance où la conscience était réservée au seul esprit. Si je suis moi, c’est avant tout parce que « je pense donc je suis ». Et pour les bouddhistes, qui croient en la réincarnation, vivre une seconde vie signifie que l’âme habitera un autre corps, pas l’inverse. Ce qui définit notre identité, c’est avant tout cette impalpable chose que l’on peut appeler âme.
Ainsi, au-delà d’être une simple agrégation d’atomes, nous sommes avant tout un esprit. C’est notre conscience d’être qui fait que nous sommes une personne avec une identité propre. Avec le progrès de la science, la notion de qui je suis est entièrement à redéfinir. Le corps a beau subir des opérations, des mutations, nous restons pour autant la même personne. Notre identité n’est pas pour autant stable. Et affirmer que le corps ne suffit pas pour définir mon identité n’apporte pas de réponse à une question bien plus complexe : comment expliquer l’émergence de l’esprit par rapport à la matière ?